Morrigane : la triple représentation du féminin

De Wiccapedia

Morrigane : la triple représentation du féminin

Manon Dufour


À l'exception de la Déesse Dana, Morrigane est très certainement l'archétype féminin le plus connu et le plus mentionné dans la mythologie irlandaise. D'ailleurs, on la retrouve, à la différence linguistique, partout sur le territoire celte. Peu importe les différents visages qu'elle a pu revêtir en Europe, tout porte à croire que la Morgane galloise de l'épopée arthurienne a pris naissance en Irlande sous une forme divine dans le Tùatha Dé Dànann. Cette représentation féminine, par sa complexité et son caractère particulier, a su enflammer l'imagination des Celtes pour nourrir ensuite l'abondante littérature mythique de ce peuple.

Déesse des profondeurs et du côté sombre de l'être, Morrigane est représentée physiquement par une femme aux cheveux et aux yeux noirs dont la réelle beauté réside dans son caractère mystérieux et magique. Surnommée Morgane la fée en Bretagne armoricaine, elle est particulièrement respectée par les Celtes qui perçoivent en cette représentation divine l'ensemble des connaissances druidiques et de la puissance occulte du féminin. Morrigane est d'abord et avant tout la Grande Druidesse des Irlandais. De plus, pour un peuple où l'imagerie populaire est encore aujourd'hui habitée de personnages féeriques, il est aisé de reconnaître l'impor-tance qu'a pu revêtir cet archétype. C'est que Morrigane règne sur la Terre des Fées telle que décrite dans les récits de visions. Elle est la Grande Reine et son royaume se matérialise dans l'infinie magie de l'expérience extatique humaine, tant dans ['amour que dans l'agressivité. Elle est l'initiatrice du profane à la quête de sa spiritualité et la grande guerrière qui saura mener son armée à la victoire etlou lui prédire le résultat d'un combat. Par conséquent, son pouvoir ne se limite pas qu'à la jouissance physique. "Déesse de l'Amour et de la Mort, de la sexualité, de la fureur, une des déesses les plus fondamentales de la culture celtique [...]." (Persigout, 1990 : 220.)

Elle dénonce également la trajectoire spirituelle que doivent emprunter les disciples druidiques pour se réaliser pleinement. L'aspect méconnu de l'être, son côté sombre doit être exploré et reconnu pour aspirer à l'équilibre druidique. II n'y a que dans la complémentarité conceptuelle que peut être fécondé le véritable esprit du druidisme. Morrigane incarne l'aspect caché, invisible de I'être et du Monde des Fées qui, sans être positif ou négatif, est essentiel au cheminement druidique. Elle fera connaître à son visiteur ce dont il a besoin de découvrir à son propre sujet pour lui permettre une meilleure compréhension de lui-même et du véritable sens de son existence. Morrigane tient ici le rôle d'une Mère qui protège, nourrit et féconde l'esprit religieux du disciple. Par ailleurs, cette nouvelle connaissance de I'être implique une transformation profonde du sujet qui verra s'éteindre de fausses croyances en lui ou tout simplement son ignorance (la mort) pour céder la place à de plus récentes découvertes (la renaissance). Pour le druidisme, ce cycle naturel de l'ordre des choses de la mort et de la renaissance s'applique également au cheminement spirituel de I'être et Morrigane semble en incarner toute la puissance.

Dans la littérature celtique, la tripartie de la Morrigane ne laisse planer aucun doute. Jusqu'à la controverse étymologique de son nom qui se retrouve en triple : reine des cauchemars, grande reine et née de la mer. Et si cette controverse n'était en fait qu'une mince introduction pour l'étude des fonctions divines de la Mo rrigane ?Georges Dumézil a élaboré un système de classes pour les sociétés indoeuropéennes, dont la civilisation celtique, qui comporte différentes associations fonctionnelles et symboliques. II est intéressant d'appliquer à la triple représentation de ce féminin celtique la tripartie hiérarchique et fonctionnelle de la civilisation des Celtes selon Dumézil.