Asherah, Déesse Suprême du Levant Antique

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Asherah, Déesse Suprême du Levant Antique

Johanna H. Stuckey

Traduction et adaptation Lune


Johanna H. Stuckey, Professeur des Universités émérite, Université de York. Pour le site Matrifocus.

Pendentif en or. Ugarit-Ras Shamra. 1550-1200/1150 avant J. C. S. Beaulieu, dans Negbi 1976, Plate 53, #1661.



Dès qu’El la vit Il ouvrit sa bouche et rit …il éleva la voix et cria : « Pourquoi Dame Asherah-de-la-Mer est-elle arrivée ? pourquoi la Mère des Dieux vient-elle ? » (Coogan 1978:100)

Bien que les textes provenant de l’antique ville syrienne Ugarit ne nomme pas explicitement Asherah en tant que consort d’une déité mâle suprême, elle était probablement son homologue féminin, car elle était Elat, « Déesse », El, « Dieu » (Hadley 2000 :38). En effet, Asherah et El fonctionne comme « le couple suprême », et leur descendance inclue « toutes les autres déités de la première génération » (Olmo Lete 1999:47). Comme El, Asherah était d’abord une figure de l’autorité, mais seulement une autorité que l’on accorde au féminin dans le cadre d’une culture patriarcale. Parmi les déesses ugaritiques, seule Asherah portait une broche, symbole féminin et domestique (Coogan 1978:97; Hadley 2000:39).

Arrivant quasiment en tête des listes de divinités et d’offrandes, Asherah était certainement la déesse la plus importante d’Ugarit (Binger 1997:89). Comme il convient à une déesse patronne d'une ville qui fait du commerce maritime, son nom complet, athirat yam, signifie "Elle marche sur la Mer," (Coogan 1978:116; Hadley 2000:49-51). Dans les mythes, bien qu’elle n’ait pas un rôle central, Asherah joue toujours une part décisive. Elle a « un pouvoir suffisant pour qu’El veuille suivre ses conseils au sujet de Baal, son successeur » (Hadley 2000:39; Coogan 1978:111).


Buire Décorée. Lachish, Israel. 1550-1200/1150 avant J. C. S. Beaulieu, dans Keel et Uelinger 1998:73, #81


A cause de l’un de ses épithètes : « Créatrice, ou Génitrice, des Dieux » (Coogan 1978:97), et de ses soixante-dix fils (Coogan 1978:104), on suppose qu’Asherah était probablement une « déesse mère ». Bien sûr, en tant que « créatrice » et « nourrice » des dieux, Asherah était « d’une façon ou d’une autre liée à la naissance et à la fertilité » (Hadley 2000:43). Cependant, étant donné son autorité et son rôle d’éminence grise, il est peu probable qu’elle fut seulement une déesse de la fertilité.

L’une des fonctions d’Asherah semble avoir été d’agir comme médiatrice entre les autres divinités et El le suprême. Bien que la venue d’Anat et de Baal, des déités agressives, la terrifie tout d’abord, Asherah s’apaise après qu’ils lui aient offert de somptueux présents, et étant d’un rang nettement supérieur au leur, elle entreprend d’approcher El en leurs noms (Coogan 1978:98, 99-101 Hadley 2000:39).


Buire Décorée. Lachish, Israel. 1550-1200/1150 avant J. C. S. Beaulieu, dans Keel & Uelinger 1998:73, #80.


Asherah peut également défendre ses prérogatives avec férocité. Dans un poème, Kirta, elle inflige une punition rapide et sévère à un humain, qui a brisé un serment (Coogan 1978:67; Hadley 2000:41). C’est ce poème qui mentionne sa position souveraine au sein de deux autres villes majeures de l’antique Levant, villes qu’elle semble bien avoir dirigé au cours de la période Romaine (Hadley 2000:42). Elle est "Asherah de Tyre" et "la déesse [elat] de Sidon" (Coogan 1978:63). Le poème utilise également le mot Qudshu, que certains traducteurs restituent comme le « sanctuaire » (Coogan 1978:63), et d’autres comme la « Sainte » qui est probablement un épithète d’Asherah (Hadley 2000:47). Le fait qu’El promette au roi Kirta qu’Asherah se joindra à Anat pour allaiter l’héritier royal, suggère qu’Asherah était également une « garante divine du trône » (Pettey 1990:16).

La déesse patronne d’Ugarit était également révérée dans d’autres parties du Levant et de nombreuses preuves suggèrent qu’Asherah aurait pu avoir un lien particulièrement étroit avec les arbres. Un tel lien ne serait pas surprenant car, généralement au sein de l’antique Méditerranée Orientale, les déesses, et ce que les spécialistes appellent « les arbres sacrés », semblent aller de pair. Des fouilles réalisées dans la ville cananéenne de Lachish (Tubb 1998:79-80) de la fin de l’âge de Bronze, ont mis à jour la Buire de Lachish, habituellement perçue comme cananéenne et datée de « la fin du 13ème siècle avant J.C. » (Hestrin 1987:212). Son décor « consiste en une rangée d’animaux et d’arbres », au-dessus de laquelle il y a une inscription : « Mattan. Une offrande à ma Dame ‘Elat’ » (Hestrin 1987:211,214). Une personne nommée Mattan a offert la buire et probablement son contenu au temple de la déesse Elat (Hadley 2000:159).

Ce qui est vraiment fascinant, c’est que le mot Elat, pour désigner la déesse, est placé directement sur un des arbres stylisés (Hadley 2000:156; 157, #8). L'artiste a terminé les dessins pour ensuite réaliser l'inscription (Hadley 2000:160), de manière à ce que le mot ne soit pas situé "par hasard" (Hestrin 1987:220). Ainsi, le mot Elat a été probablement placé là afin de désigner l'arbre comme étant la déesse, pour signifier qu’il « représentait sa présence".

Cependant, à quelles déesses de Levant, Elat fait-elle référence ? Dans la Bible Hébraïque, elah, la forme grammaticale féminine de el, apparaît dix-sept fois, mais est toujours traduite par « chêne » ou « térébinthe », qui est un arbre sacré. De plus, « toutes les occurrences du mot peuvent être comprises comme « l’arbre » sans nuire au texte ; cependant, de la même façon, la traduction à certains endroits peut être « la déesse » (Binger 1997:135). Dans les textes ugaritiques, même si elat peut vouloir dire « déesse d’une façon plutôt générale », cela peut aussi être un des titres d’Asherah, « proche d’un nom » (Pettey 1990:13).

En conséquence, un bon nombre de spécialistes pense que le "Elat" de la Buire de Lachish nomme la Déesse cananéenne Asherah (Hadley 2000:159-160; Keel et Uehlinger 1998:72; Pettey 1990:181; Smith 1990:82; Hestrin 1987:220). Cependant, cette identification ne prouve définitivement pas que l'arbre sacré Levantin ait toujours représenté Asherah, bien qu’il soit clair qu'un arbre sacré pourrait représenter toutes ou une partie des déesses.

Un autre artefact issu des fouilles de Lachish vient appuyer la théorie. Il s’agit d’une coupe décorée de « deux bouquetins affrontés, reproduits quatre fois » (Hestrin 1987: 215). Ils ne sont pas flanqués d’arbre mais « d’un triangle inversé, parsemé de points » (Keel 1998:34; Part I, #50; Hestrin1987:215, #2; 216, #3). La plupart des spécialistes interprètent l’image invertie comme celle d’un triangle pubien (Keel et Uehlinger 1998:72; Hestrin 1991:55; Hestrin 1987:215). Ils voient donc cette célèbre représentation comme la substitution de l’arbre sacré par le symbole de la vulve… et il est donc fortement probable que l’arbre symbolise, en effet, la déesse de la fertilité… ». En réponse aux doutes des spécialistes, Othmar Keel parle « de preuve publiée récemment » issue de trois sites différents en Israël qui « peuvent confirmer » que les triangles sur la coupe de Lachish représentent des triangles pubiens (Keel 1998:34-35; Part I, #51, 52).

Ainsi, il semble qu’à l’âge de Bronze, au Levant, l’arbre était quasiment synonyme de déesse. Non seulement des pendentifs dépeignent des déesses avec des arbres poussant de leurs triangles vulvaires (voir image, en haut de la page), des sceaux et autres artefacts montrent des arbres, accompagnés d’animaux qui broutent, près de la déesse, mais l’un des plus magnifiques objets issus d’Ugarit montre une déesse tel un arbre (1). Sur le fragment du couvercle en ivoire sculptée d’une petite boîte, une déesse prend la position normalement tenue par l’arbre sacré et nourrit des animaux qui ressemblent à des boucs. Ceux-là se dressent pour prendre la végétation de ses mains (Keel 1998: Part I, #43; Patai 1990: Plate19). Malgré cet exquis témoignage, datant de la fin de l’âge de bronze, sur l’identité de la déesse et de l’arbre, Keel démontre que, à cette période, la représentation de la déesse « est en grande partie remplacée par l’arbre flanqué de caprins » (Keel 1998:35). Peu à peu, au cours de l’âge de fer, l’image de « l’arbre sacré et des animaux ressemblant aux boucs » se raréfie en Israël et en Judée (Keel et Uehlinger 1998:399-400), bien qu’elle ait continué à être un important symbole au sein de toutes les cultures de la Méditerranée Orientale antique. Le symbole de l’arbre, cependant, peut avoir survécu même en Judée, sous la forme du « chandelier à sept branches de la tradition sacerdotale » (Keel 1998:56).

A partir de ses textes mythiques et cultuels, nous avons vu qu’Asherah était la déesse patronne d’Ugarit, aussi bien que des villes de Tyre et Sidon. Sans aucun doute, Asherah a continué à être une déesse importante du Levant au cours du premier millénaire avant J.C., particulièrement à certains endroits. De plus, il est possible qu’elle ait été, pendant un temps, consort du dieu d’Israël Yahvé [une thèse dont je parlerai dans ma prochaine chronique]. Cependant, c’était le destin d’Asherah, comme celui d’Anat et Astarté, de lentement commencer à disparaître, comme entité séparée.

L’identité de la Tanit de Carthage a été le centre de discussions érudites, comme pour les trois grandes déesses cananéennes (Pettey 1990:32). Cependant, il semble désormais qu’il est communément accepté qu’Asherah ait probablement survécu en Tanit, la déité patronne de la prospère colonie Phénicienne de Carthage, en Afrique du Nord (Pettey 1990:32). Avec les Carthagéniens, le culte de Tanit/Asherah s’étendit loin de sa patrie Levantine originelle, au-delà de la Méditerranée, en Europe Occidentale. De plus, […] au cours de la période Gréco-romaine, une grande déesse Atargatis était adorée dans le Levant, et son nom indique qu’elle était probablement une fusion des trois grandes déesses Levantines (Pettey 1990:32-33). Le culte d’Atargatis s’étendait à travers toute la Méditerranée depuis la Syrie, et s’est bien poursuivi jusqu’au troisième siècle de notre ère (Godwin 1981:150-152, 158 #124). Ainsi, Asherah et ses déesses sœurs ont continué à vivre à travers la puissante et très aimée « Déesse Syrienne ». Notes :

(1) L’objet semble avoir un style Mycénien tardif, mais la « disposition symétrique est purement Mésopotamienne et Syrienne… » (R.D. Barnett cité in Keel 1998:31).


Couvercle de boîte en ivoire. Ugarit-Minet el-Beida. 1550-1200/1150 avant J.C. S. Beaulieu, dans Patai 1990, Plate 19.