Roi des Sorcières - le Monde d'Alex Sanders

De Wiccapedia

Roi des Sorcières - le Monde d'Alex Sanders

J. Jones

Traduction Tof


Chapitre 1 - Le Jeune Initié

Il n’y avait rien qui pouvait faire penser à Alex Sanders que cette journée allait changer le cours de sa vie et l’influencer jusqu’au jour de sa mort. C’était un jour gris et triste, comme souvent à Manchester, et Alex un garçon de sept ans petit pour son âge rentrait de l’école, la St George's Primary School à Hulme, et se rendait chez sa grand-mère.

La famille Sanders avait déménagé depuis peu dans une maison jumelée au 2 Stratton Road à Chorlton – ce qui était bien mieux que la vieille maison victorienne près du marché central de Manchester, où son père, sa mère et leurs trois enfants devaient vivre dans une seule pièce. Mais vivre dans un quartier plus prisé avait ses inconvénients. Le loyer était élevé et Mme Sanders avait pris un emploi pour compléter le salaire de son époux.

Petite - à peine 1M50 - et nerveuse, Hannah Sanders était déterminée à ce que ses enfants s’en sortent mieux qu’elle. Lors de son premier mariage, dix ans plus tôt, elle et son époux étaient à l’aise. Il était musicien et pendant environ cinq ans elle avait voyagé avec lui. Lorsqu’Alex leur premier enfant est né, lui aussi a fait le tour des music-halls et les théâtres. Mais rapidement Harold Sanders est devenu de plus en plus dépendant à l’alcool et lors d’un contrat dans l’Argyllshire il est arrivé complètement ivre sur scène et a été immédiatement licencié. Sa réputation était faite - jamais plus il n’a trouvé d’emploi au music-hall. Il est devenu manœuvre et la famille a emménagé dans une maison mitoyenne sur Grape Street à Manchester, avant d’avoir suffisamment d’argent pour déménager à Chorlton.

La vie n’était pas facile tous les jours, la famille avait de gros soucis financiers. Harold donnait aussi des cours particuliers de musique et travaillait également parfois pour des fanfares le week-end. Mais il se réfugiait souvent dans la boisson, ce qui était pénible pour sa femme et terrifiait ses enfants.

Hannah les rassurait au sujet de « la maladie » de leur père. Elle leur racontait la vie de leur grand-père paternel qui avait été capitaine d’un bateau transportant du thé. (Elle ne leur a jamais raconté qu’il avait été capturé par des pirates chinois et enterré vif.) Elle faisait le ménage chez un tailleur de Chorlton qui avait un fils qui avait la même taille qu’Alex, et une fois tous les semestres, elle acceptait de ne pas percevoir son salaire de 3 shillings et 6 dîmes pour une semaine en échange d’un paquet de vêtements trop petits pour le fils du tailleur. Ils ne mangeaient que de pain et de la sauce pendant une semaine, mais Alex avait de bonnes chaussures et était bien habillé pour six mois de plus.

Bibby la grand-mère d’Alex avait quitté Bethesda en Galles du Nord, sa ville natale, pour être près de sa fille. Veuve depuis de nombreuses années, elle avait maintenant soixante-six ans et avait les cheveux noirs qui, se vantait-elle, ne pouvaient être disciplinés. Enfant elle avait été au service de lord Penrhyn et avait appris à très bien faire la cuisine. Pour cette raison, Alex aimait beaucoup aller la voir, mais elle se sentait encore étrangère à Chorlton, elle n’avait déménagé dans la région que depuis quelques mois.

Ce jour là Alex était fatigué et avait faim. Il regrettait amèrement que sa mère ne soit pas comme les autres mères, pourquoi ne l’attendait-elle pas à la maison ? Il était amer parce qu’on l’avait envoyé chez sa grand-mère pour qu’elle lui donne son goûter. Généralement sa mère arrêtait le travail vers trois heures, mais aujourd’hui elle travaillait tard.

Le n° 46 Wilton Road est une maison mitoyenne avec une allée qui la séparait de son voisin. Au lieu de sonner à la porte d’entrée, Alex Sanders avait fait le tour par l’arrière pour surprendre Prince le colley, qui vivait dans la cour et était toujours prêt à chahuter. Aujourd’hui, la porte de la cour était ouverte et le chien n’était pas là. La grand-mère préférait toujours que les gens toquent à la porte, même la famille, mais le petit garçon l’avait oublié et est allé directement à la porte de derrière.

Il était totalement abasourdi par le spectacle qui s’offrait à lui dans cette cuisine. Une vieille femme avec un ventre ridé et des cuisses comme des allumettes se tenait au centre de la pièce au milieu d’un cercle en tissu sur lequel de curieux objets avaient été placés. Ce n’est que quand il l’a entendue parler qu’il a reconnu sa grand-mère.

« Que fais-tu là ? » a-t-elle dit sèchement. « Qui est-ce qui t’a envoyé ? »

Incapable de détacher son regard, le garçon a balbutié le message de sa mère.

« Bon, je vais te donner ton goûter » a dit sa grand-mère tristement. « Mais viens ici d’abord. »

Craintivement l’enfant est allé vers elle, dégoûté à l’idée du contact avec la chair jaune et ridée et les cheveux noirs qui, libérés de leurs épingles, descendaient bien en dessous de sa taille.

« Déshabille-toi » lui a-t-elle ordonné et comme il hésitait après avoir enlevé son manteau et ses chaussures, elle a ajouté: « Tous tes vêtements. »

Claquant des dents de peur, il a enlevé son gilet et son pantalon et resta là, comme un agneau sur le point d’être abattu. La vieille dame s’est penchée pour ramasser un petit couteau en forme de faucille posé au bord du cercle autour d’elle. « Je vais m’assurer que tu ne vas jamais parler à qui que ce soit de ce que tu as vu aujourd’hui » a-t-elle dit à voix basse. « Si tu y fais la moindre allusion, je te tuerai. »

« Je n’en parlerai pas, mamie, vraiment, je n’en parlerai pas » a dit le jeune homme, recroquevillé devant elle, en pleurant.

« Penche-toi » a-t-elle dit et elle l’a forcé à placer ses épaules contre ses genoux. Alex a ressenti une vive douleur et l’enfant a senti du sang goutter de son scrotum.

« Tu peux te relever maintenant. » Elle l’a lâché et a séché le sang sur le couteau. « Tu es des nôtres maintenant et toute la puissance du ciel et de la terre te frapperont si tu romps ta promesse. N’aies pas peur, mon garçon… » elle a soudainement réalisé qu’il était tout blanc et qu’il tremblait. Tu vas vivre et tu me remercieras pour cela. Je vais t’enseigner des choses dont tu n’as jamais entendu parler, la façon de faire de la magie et de voir l’avenir. » Au lieu d’être réconforté, Alex était encore plus effrayé.

« Tu n’es pas une ... sorcière? » lui a-t-il murmuré en se souvenant des contes de fées avec des vieilles femmes horribles qui pouvaient transformer les enfants en crapauds.

« Bien sûr que je suis une sorcière et toi aussi maintenant. »

Elle lui a tendu ses vêtements et pendant qu’ils se rhabillaient tous les deux, elle lui a raconté comment, au cours des siècles, les sorcières avaient été craintes, calomniées et brûlées sur le bûcher. Elle lui a parlé du pouvoir de guérison qu’avaient les sorcières et de l’ignorance stupéfiante des non-croyants qui préféraient souffrir plutôt que d’être guéris par une sorcière.

« Toi aussi, tu pourrais être persécuté » l’a-t-elle averti, « c’est pourquoi tu dois pratiquer en une enfant. »

Elle l’a assis dans son fauteuil préféré pendant qu’elle rangeait la pièce, enlevait le cercle avec ses dessins étranges et commençait à préparer le goûter. Alex regardait prudemment autour de la grande cuisine bien équipée. Sur la cheminée il y avait un tissu drapé rouge bordé de petits pompons et il y en avait d’autres sur la commode galloise et sur la table à thé. Le cercle avait été enlevé ainsi que les bols en cuivre et les autres objets étranges, il n’y avait plus rien de remarquable, juste une cuisine ordinaire – à part le petit couteau avec lequel sa grand-mère l’avait entaillé et une paire d’épées sur la commode.

La grand-mère a suivi son regard et a placé les armes dans le double fond d’un coffre de l’autre côté de la pièce. En l’ouvrant elle lui a montré comment fonctionnait le double verrouillage du coffre.

« C’est un beau meuble » a-t-elle dit. « Mon grand-père conduisait la diligence de Bangor à Londres et il avait ce coffre spécialement conçu pour y ranger l’argent qu’il devait transporter. »

Alex se mit à genoux à côté d’elle lorsqu’elle a sorti une boule de cristal et un couteau à manche noir de l’armoire.

« Voilà mon athamé » a-t-elle dit en lui montrant le couteau.

« Lorsque tu seras assez grand pour être une sorcière à part entière, tu en auras aussi un. »

Alex n’était pas certain d’en vouloir un, il préférait le cristal qui reflétait le carrelage noir et rouge sur le sol et la lueur agréable du feu. Mais sa grand-mère ne le lui a pas confié plus d’une minute. « Tu vas le troubler » lui a-t-elle dit. « Plus tard, je t’apprendrai à l’utiliser, mais c’en est assez pour une journée. Maintenant viens et prends ton goûter.

Ce n’est que des années plus tard qu’il a découvert qu’il était le dernier d’une lignée de sorcières remontant au XVème siècle et que l’initiation qu’il avait reçue n’était qu’une pâle réplique de celles pratiquées autrefois à Sparte où les hommes étaient émasculés afin de devenir prêtres de la déesse de la lune.

Bien plus tard, il a essayé de détourner ses pouvoirs et de s’en servir de façon maléfique et faire fortune. Cette mauvaise utilisation lui a fait perdre la personne qu’il aimait. Cette initiation a eu lieu en 1933 et Alex Sanders n’était qu’un enfant égaré qui croyait que lui et sa grand-mère étaient les deux dernières sorcières qui n’avaient pas été brûlées.

Chapitre 2 - Une Enfance Magique

Si cela n’avait dépendu que d’Alex Sanders son contact avec la sorcellerie aurait cessé à ce moment mais les circonstances familiales ont fait qu’il soit en contact avec sa grand-mère presque tous les jours et bien vite il s’intéressa de plus en plus à l’enseignement secret jusqu’à se laisser accaparer totalement. Alex apprenait facilement – il avait été capable de lire dès l’âge de trois ans, il n’était jamais complètement pris par son travail scolaire ainsi il n’a pas eu de difficulté à rester parmi les meilleurs de sa classe. Après l'école, quand il avait terminé d’éplucher les pommes de terre et fait les courses pour sa mère, il demandait à aller chez sa grand-mère pour y apprendre le gallois. Hannah sa mère ne le parlait malheureusement pas elle-même et était heureuse que son fils fût si désireux de parler une seconde langue.

Alex apprenait bien le gallois mais seulement pendant une demi-heure à chaque fois. Ensuite on sortait les accessoires de sorcières et le garçon apprenait la signification de chaque objet, les symboles runiques datant de plusieurs milliers d’années, à l’époque où les devins jetaient les baguettes en l’air et prédisaient l’avenir en fonction du dessin qu’elles formaient, les inscriptions tracées sur le couteau des sorcières – l’homme agenouillé, la femme agenouillée, le touché des seins nus, la flèche allant de la roue de vie à la lame pointue, prête à frapper lorsque son propriétaire le demande, le fouet miniature, un substitut inoffensif pour l’arme avec laquelle les membres étaient flagellés autrefois, parfois jusqu’à la mort et le cristal scintillant, qui le fascinait plus que tout.

Il a appris par cœur les chants dans une langue morte depuis longtemps et que personne ne comprend plus. A la fin de la leçon il prenait un bol en laiton d’eau qu’il obscurcissait avec de l’encre, il s’accroupissait par terre éclairé à la lumière du feu, le bol devant lui. Au début, il ne pouvait voir que le reflet vacillant des braises, mais sa grand-mère le poussait à être patient « ça va venir » disait-elle avec confiance, et c’est ce qui est arrivé. Un jour, longtemps après avoir perdu tout espoir de voir quelque chose, ce qui se réfléchissait dans le bol a semblé se brouiller. Lorsque cela s’est éclairci, sa mère était dans l’encre et le regardait. Elle était couchée sur un lit et à côté de sa jambe, tachée de sang, il y avait un bébé nouveau-né dont le cordon ombilical n’était pas coupé. Trois mois plus tard Hannah Sanders a donné naissance à son quatrième enfant, Patricia.

Les visions ne se limitaient pas toujours au bol. Un jour où Alex jouait dans la cour de récréation, tout à coup un autre garçon lui a semblé avoir une image double, comme s’il y avait un problème de mise au point, et dans l’image la plus ténue la jambe gauche du garçon était plâtrée.

« Tu vas te casser la jambe » a dit Alex. Le garçon, qui était plus grand qu’Alex, n’a pas apprécié cette remarque et l’a frappé presque tout de suite après. Quelques semaines plus tard, il est tombé d’une balançoire et s’est cassé la jambe gauche.

Après cet épisode Alex veillait à tenir sa langue lorsque ses amis apparaissaient dans ses visions. Une fois, par exemple, une « vision » est apparue dans son esprit, il s’agissait de la mère d’un de ses camarades de classe, elle était emmenée à l’hôpital en ambulance, mais il n’en savait pas assez pour la prévenir. Peu de temps après elle a été opérée de l’appendicite.

Une autre fois il a vu un homme aux cheveux blancs qu’il n’avait jamais rencontré. Quelques semaines plus tard, lui et deux amis, Alan et David, sont allés dans une usine de boissons gazeuses de la région. Ils ont escaladé un mur à l’arrière. Ils ont rampé sur un toit à forte pente et sont tombés dans la cour intérieure où les caisses étaient empilées prêtes à être livrées. Les trois garçons ont chacun saisi une bouteille et sont repartis en empruntant le même chemin qu’à l’aller. Une fois dans la rue, David a dit à Alex de retourner dans l’usine pour chercher une autre bouteille. Mais cette fois Alex a été moins prudent et il a perdu l’équilibre sur le toit, s’est écrasé au travers d’une verrière et s’est entaillé la jambe. Il est remonté sur le toit avec difficultés et il est arrivé jusqu’au sommet du mur mais il a ensuite commencé à se sentir faible. Deux jeunes gens passaient à proximité et Alex les a appelés à l’aide. C’est tout ce dont il se souvenait, jusqu’à ce qu’il se soit réveillé et que l’homme aux cheveux blancs de sa vision soit penché sur lui. Il était médecin et suturait sa plaie.

Alex Sanders croyait de plus en plus en la sorcellerie, et chaque expérience de voyance renforçait encore cette croyance mais cela ne lui semblait pas incompatible avec sa participation régulière à l’école du dimanche. Sa grand-mère lui avait expliqué qu’il n’y avait qu’un seul Dieu, mais qu’il était connu sous différents noms. Il lui était aussi facile d’accepter que la Vierge Marie fût la déesse de la lune sous une autre apparence.

Les héros d’enfance d’Alex avaient une autre saveur lorsque sa grand-mère lui racontait leur histoire. Il y avait Robin des Bois, avant il n’était que le chef de sa bande, mais maintenant, il se révélait sous son rôle véritable de sorcière qui utilisait ses pouvoirs pour envoyer de l’argent là où on en avait vraiment besoin et pour échapper à ses poursuivants. Et Jeanne d’Arc, qui était vraiment la Reine Sorcière de France et elle l’affirmait sans vergogne par sa tenue à une époque où les sorcières étaient les seules femmes qui portaient des vêtements masculins. Alex était terrorisé lorsqu’il a entendu pour la première fois dire qu’elle avait péri sur le bûcher mais il avait aussi appris que les sorcières condamnées étaient généralement aidées par leurs compagnons en liberté. Si on n’avait pas pu leur faire parvenir clandestinement des drogues comme la belladone ou la digitale en prison, les sorcières dans la foule autour du bûcher utilisaient leurs pouvoirs pour hypnotiser la victime et étouffer ses douleurs quand les flammes l’atteignaient.

Les philtres d’amour, les porte-bonheurs, les remèdes de grand-mères furent tous assimilés par l’enfant enchanté. C'est à peine s’il avait vu un brin d’herbe dans son monde de béton, mais il avait appris à reconnaître le thym sauvage, le romarin et le mouron dans un livre dans lequel sa grand-mère avait pressé des feuilles, des fougères et des fleurs au cours de sa jeunesse au pied de Snowdon. Enfant elle avait était membre d’un coven de quatre sorcières qui allaient toutes très régulièrement à la messe car ceux qui manquaient une messe sans raisons réellement valables étaient ostracisés par leurs voisins. La nuit, le coven avait l’habitude de monter jusqu’à un petit lac sur la colline. Ce lac était réputé avoir appartenu à des sorcières depuis le moyen-age. Des pierres dans l’eau permettaient de se rendre à la petite île au centre de laquelle il y avait le cercle où elles pratiquaient leurs rituels et dans les eaux noires elles étudiaient la réflexion de la lune et conjuraient le futur.

A neuf ans, Alex fut autorisé à prendre part à sa première cérémonie de pleine lune. La grand-mère n’a eu aucune difficulté à convaincre sa mère de se séparer de lui pour la nuit, car elle était très contente des progrès qu’Alex avait faits en gallois et était reconnaissante à sa mère de lui enseigner cette langue.

Alors que la lune se levait, la grand-mère a ouvert les rideaux de la cuisine pour y laisser sa lumière pénétrer. Elle avait réduit le feu avec du petit charbon pour atténuer son éclat et elle conduisait maintenant Alex au centre du cercle. L’air était chargé de la fumée de l’encens qui brûlait dans quatre bols placés à intervalles réguliers autour du périmètre du cercle. Elle lui a tendu un athamé qui sera dorénavant le sien et lui a dit qu’elle allait le consacrer. Le garçon devait se coucher sur le dos, le poignard sur sa poitrine nue, puis elle s’est couchée sur lui en murmurant des incantations qu’il n’avait jamais entendues avant. Il se sentait bizarre, son corps nu serré contre elle, mais elle était extrêmement sérieuse et il croyait déjà fermement en sa magie. Quand ils se sont relevés, elle l’a emmené dehors dans la cour où elle lui a dit de diriger son athamé vers la lune et de répéter les paroles du rituel. C’était sa première cérémonie où l’on avait fait « descendre la lune ».

Bien que la magie, la sorcellerie et l’affinité de plus en plus grande qui s’était formée entre sa grand-mère et lui avait remplie la plus grande partie de son enfance, Alex était généralement capable de mener une vie toute différente à la maison. Il était très proche de sa sœur Joan qui était de deux ans sa cadette, bien souvent il avait envie de lui raconter ses secrets, mais il n’en avait guère le temps ou l’intimité nécessaire. A un moment il se levait à cinq heures tous les matins pour aller à la boulangerie locale, où une nouvelle machine à trancher le pain avait des problèmes de dents. Les six premiers pains de la journée étaient déformés et Alex pouvait les acheter pour très peu cher.

Les rivalités entres garçons allaient parfois à l’encontre des promesses qu’il avait faites à sa grand-mère. Quand un camarade de classe s’était vanté d’une rapière espagnole que son père avait achetée, Alex n’a pas pu s’empêcher de parler des épées de sa grand-mère.

« Allez, tu racontes des mensonges ! » s’est moqué son camarade de classe. Alex était trop petit et chétif pour se battre, il a donc accompagné son ami jusqu’à la maison de sa grand-mère, il lui dit de se taire et l’a emmené dans la cuisine. Il savait comment ouvrir le double-verrouillage du coffre. Alors qu’il faisait tourner la clé, sa grand-mère est entrée. Elle était dans la pièce qui donnait sur la rue et les avait vus venir. Elle lui a envoyé une claque sur la tête qui a fait tinter ses oreilles.

« Plus jamais tu n’emmèneras de copains ici, tu m’entends ? »

Alex a hoché la tête en silence et quand son compagnon eut disparu, sa grand-mère lui a fait promettre de ne jamais ouvrir le coffre sans son autorisation.

Alex n’a pas oublié, mais peu de temps après les élèves de son école devaient jouer une pièce de théâtre et il fallait trouver une épée de cérémonie. Alex a immédiatement dit à l’instituteur qui s’occupait de la pièce, un instituteur qu’il aimait beaucoup, qu’il en avait une. « Elle est en or et il a des rubis énormes dessus, je vais la rapporter » a-t-il proposé.

Sa grand-mère fut horrifiée et elle lui dit qu’il était hors de question qu’il l’emprunte. Même si l’épée n’était que dorée et les « rubis » n’étaient que du verre coloré, c’était un objet consacré qui ne devait pas être manipulé par une non sorcière.

Grondé, Alex est allé à l’école le lendemain et a expliqué toute l’histoire à l’instituteur : « Je suis une sorcière, vous voyez, et les non sorcières ne sont pas autorisés à utiliser de telles armes. » L’instituteur a rejeté sa tête en arrière et a éclaté de rire. Par la suite Alex ne l’a plus jamais vraiment apprécié.

Maintenant qu’il avait son propre athamé, il a commencé à prendre part à des rituels dans le cercle où sa grand-mère guérissait les maladies de voisins qui le lui avaient demandé. Puis il a entamé la prochaine étape de sa formation, il a commencé à faire sa propre copie du Livre des Ombres, le manuel de sorcellerie contenant les chants basiques, les recettes et les instructions pour différents rites magiques. Presque inchangé au fil des ans, le livre avait été recopié à la main par toutes les sorcières afin qu’en cas d’arrestation, à l’époque des persécutions, un livre ne puisse impliquer une autre sorcière.

Alex a soigneusement recopié dans un cahier d’exercices chaque mot du livre en lambeaux de sa grand-mère, et lui promit que, quand elle mourra, il détruira son livre et ne conservera que ce qu’il avait écrit lui-même.

Il s’agissait là d’un développement majeur dans la formation sorcière d’Alex, c’est à ce moment que de nouveaux pouvoirs sont apparus. Au lieu de regarder dans un bol d’encre, il avait désormais le droit d’utiliser le cristal de sa grand-mère.

« Ne le touche pas, tu vas le brouiller » avait-elle grondé, la première fois qu’il avait essayé. « Assieds-toi dans une position détendue et ferme à moitié les yeux. Maintenant, dis-moi ce que tu vois. »

Alex regardait choqué et surpris. Il y avait des avions qui tombaient du ciel et s’écrasaient sur des maisons. Le mur latéral d’une maison avait été détruit et l’on pouvait voir l’intérieur de deux appartements. Des flammes léchaient les bâtiments, les gens qui semblaient épouvantés couraient comme des fous dans les rues en portant leurs enfants qui criaient. Cinq ans plus tard, en 1940, il a vu à nouveau la même scène.

Il avait maintenant son propre nom de sorcière, Verbius, et il appelait sa grand-mère par le sien, Medea. Il s’en était parfois servi lorsque son frère et ses sœurs étaient présents et il avait du prétendre que c’était un surnom. Il aimait beaucoup sa grand-mère, il aimait sa mère et son père, mais sa grand-mère était quelqu’un de très spécial.

« Qu’est-ce qui se serait passé » lui a-t-il demandé une fois, « si je n’avais pas interrompu ton rituel ce jour-là ? M’aurais-tu laissé rester une non-sorcière ? »

Elle ne savait pas, pour elle l’arrivée imprévue d’Alex ce jour-là avait été l’œuvre du destin. Aucune de ses trois filles n’avaient découvert son secret et même sa propre mère ne savait pas qu’elle avait été la fille d’une sorcière. La grand-mère était fière de son élève compétent, il avait maîtrisé les rituels, il savait comment tracer le cercle magique, comment invoquer le pouvoir pour œuvrer avec lui, comment évoquer des esprits enfants avec lesquels il pourrait jouer. Elle avait compris cela depuis longtemps et souriait avec indulgence, mais la nécessité d’une intégrité absolue qu’elle professait l’avait réellement marquée. Elle l’avait averti que s’il abusait du pouvoir, s’il l’utilisait à des fins égoïstes, au préjudice d’autrui, cela le détruirait.

Mais à cette époque pour Alex c’était quelque peu exaspérant. Il rêvait de richesses, de grandir de quelques cm de plus, d’être aussi grand que les autres garçons de son âge. Il n’appréciait pas toujours son don de voyance qui s’était développé rapidement. Il savait à l’avance lorsque ses parents allaient se disputer. Au bord des larmes, il cachait sa tête dans son oreiller et attendait avec impatience - plus vite la dispute commencera, plus vite elle sera terminée.

Sa grand-mère ne perdait pas de temps à le plaindre et lui disait de penser au bien qu’il pouvait faire. Sans révéler à ses voisins qu’elle était une sorcière, elle faisait en sorte de guérir leurs maladies, qu’elles soient physiques ou mentales.

« Si je peux aider les autres, pourquoi ne pourrais-je pas m’aider moi-même? » lui a demandé un jour Alex. Elle l’a renvoyé à son Livre des Ombres et dit de se plier aux règles basiques concernant les demandes, ne jamais ordonner; être reconnaissant pour ce que l’on obtient, même si ce n’est pas exactement ce que l’on voulait.

Mais, comme cela s’était déjà produit, pour une fois Alex savait exactement ce qu’il voulait. Il a fait une série d’incantations, et rêvait d’une magnifique paire de bottes brunes. Trois jours plus tard, sur le chemin de l'école, il a vu un magnifique vélo d’occasion à vendre pour quinze shillings. Mais il n’avait même pas un shilling et encore moins quinze, et sa mère, qui considérait qu’une dette était presque du vol, se refusait à essayer d’emprunter de l’argent. Le lendemain, Alex a entendu dire qu’un marchand de journaux était à la recherche d’un livreur. Alex a obtenu l’autorisation de sa mère de se proposer pour ce poste : l’employeur achètera le vélo et pendant les trente prochaines semaines il retiendra six pence par semaine au salaire d’Alex. Alex pourra économiser ce qui reste de sa paie pour les bottes brunes. Même pas trois semaines plus tard il a vu les bottes dont il rêvait dans une boutique de seconde main - elle coûtaient trois shillings !

Comme Alex avait maintenant un emploi, il a été dispensé de la punition infligée par son père, qui sanctionnait ses enfants en les obligeant à rester debout à côté de la table pendant deux ou trois heures. La bêtise pouvait être aussi légère que d’avoir fait du bruit pendant que le père écoutait un concert symphonique à la radio. Maintenant qu’Alex était salarié, sa mère a demandé à ce qu’il soit dispensé d’un tel traitement.

Alex eut onze ans, on lui a proposé une bourse de la William Hulmes Grammar School, mais il n’a jamais songé à utiliser la magie pour que ses parents l’acceptent. Il y avait déjà un cinquième enfant dans la famille et bien que Alex rêvait d’être un médecin il était hors de question qu’il aille au lycée, même s’il était une sorcière. Son père travaillait alors dans une entreprise de carrelage, mais ils avaient dû quitter la maison de Chorlton et louaient une maison grande et vieille au 23 Virgil Street à Old Trafford. Les temps étaient durs, Alex lui-même traversait une période sombre, toutes ses visions parlaient de tristesse et de solitude, il n’y avait personne vers qui il pouvait se tourner. Quand il a demandé à sa grand-mère de les interpréter, elle s’y est refusée. C’était son avenir, personne ne pouvait le lire pour lui.

Chapitre 3 -La Colline en Flamme

David le sixième enfant des parents d’Alex Sanders est né en 1939 un peu avant que la guerre n’ait éclaté. Alex, comme la plupart des autres enfants de Manchester, avait été évacué vers la campagne pour échapper aux raids aériens. Ca a été dur pour lui de quitter ses parents et ses frères et sœurs, qui avaient été envoyés dans différentes familles d’accueil, mais le plus difficile a été de quitter sa grand-mère. « Souviens-toi de ton serment » lui a-t-elle dit sévèrement. « Garde tes lèvres closes et ton honneur propre. Et n’aies pas peur. » Elle a tenté de réconforter le jeune garçon au visage blême. « Tu vas passer un bon moment à la campagne : il y a une jolie maison qui t’attend et un luxe comme tu n’en as encore jamais connu. »

Les enfants étaient hébergés bon gré mal gré par des familles qui avaient chambres en trop, certains dans des chalets, d’autres dans de très belles demeures. Alex a été placé dans la luxueuse maison du propriétaire d’une filature de coton à Great-Harwood, au cœur du Lancashire, une région célèbre pour ses sorcières, les chasses aux sorcières et leur exécution au cours du seizième siècle. Oncle Louie avait environ 45 ans, il était le père d’une fille très jeune, Gillian. Sa maison de style baroque avait été bâtie sur les contreforts de Pendle Hill et pour Alex, il s’agissait d’un véritable palais. Le thé était servi dans un service en argent par servantes, il y avait des armures dans des niches dans le hall d’entrée et mieux encore, de sa chambre il voyait les pentes de Pendle Hill. Oncle Louie a réconforté le petit garçon, il l’emmenait en promenade dans les collines et lui enseignait ce qu’il savait à propos des arbres et des forêts campagnardes.

Tante Alice n’était pas aussi aimable, fille d'un mineur, elle avait travaillé dur pour s’élever et elle ne trouvait rien d’engageant chez ce garçon de la ville qui lui rappelait sa propre enfance. Elle ne s’occupait que de ses besoins physiques, mais l’antipathie était réciproque et Alex l’évitait.

Rapidement il fut enrôlé dans la troupe des scouts dirigée par Oncle Louie. Dans les champs et les bois Alex a vu pour la première fois des exemples vivants des plantes qui se trouvaient dans le livre de sa grand-mère. Ce furent des jours heureux, car Oncle Louie était ravi de son petit disciple.

Un jour d’automne Alex a été emmené à un pique-nique au sommet de Pendle Hill, un magnifique coin de nature. Bien qu’il faisait beau, il frissonnait sur la colline dépourvue d’arbre. Des relents des siècles antérieurs le glaçaient jusqu’aux os, le vent gémissait dans son cœur et il avait envie d’être seul pour essayer de comprendre ce qui se passait. Oncle Louie ne savait rien de cela.

« Regarde la vue mon garçon ». Il désignait l’étendue brumeuse du Lancashire autour d’eux. « Les gens disent que les sorcières montaient ici et adoraient des dieux païens, mais certaines personnes disent n’importe quoi. » Une par une, Alex prenait conscience des sorcières mortes depuis longtemps, floues, mais avec les symboles de la sorcellerie bien en évidence : les cornes, signe du culte de la fertilité - le manche à balai, les athamés levées. Il savait qu’il ne serait jamais satisfait avant de les avoir conjurées dans un cercle pour écouter ce qu’elles avaient à lui dire.

Alex était incapable de pratiquer correctement sa sorcellerie, sa grand-mère lui avait expliqué plusieurs fois que seule une sorcière du troisième degré pouvait pratiquer dans un cercle et il devait pratiquer les rites de pleine lune avec au moins un compagnon devant la fenêtre de sa chambre. C’est sa grand-mère qui avait conservé son athamé et il en était arrivé à souhaiter retourner à Manchester malgré l’affection qu’il avait pour Oncle Louie.

Il a eu un choc lorsque Oncle Louie lui a dit un matin qu’il devait être confirmé et quand il a protesté, ses objections n’ont pas été prises en compte.

« J’ai écrit à tes parents » a dit Oncle Louie « Ta mère m’a dit tu as été baptisé dans l’Eglise Anglicane. Elle serait heureuse que tu sois confirmé.

La cérémonie a eu lieu en l’église Saint-Hubert de Great Harwood et Alex a prié tout au long de la cérémonie en s’excusant auprès de Jésus-Christ et en Lui assurant qu’il ne souhaitait pas commettre de blasphème. Il n’a pas ressenti le besoin d’apaiser le dieu des sorcières, Alex savait qu’il comprendrait.

Il a rapidement oublié cette cérémonie et s’est promené dans la campagne pour tester ses connaissances sorcières. Il a trouvé les herbes sauvages utilisées pour faire des potions dans les endroits décrits dans les livres des sorcières, « à côté d’un cours d’eau », « sous le côté moussu des pierres », « là où deux rivières se rencontrent ». Il aura beaucoup à raconter à sa grand-mère.

Les mois passés avec Oncle Louie furent parmi les plus heureux de son enfance, la pauvreté n’était plus son quotidien, mais il avait très envie d’aller voir sa grand-mère. Les choses se sont réglées d’elles-mêmes en juin 1940, lorsque ses parents ont envoyé une lettre demandant à ce qu’il revienne à la maison. Il avait juste quatorze ans et il avait fini d’aller à l’école, il était temps qu’il aille travailler.

De retour à Manchester, cette fois sur Cornbrook Street à Old Trafford, où sa mère avait déménagé pour pouvoir prendre des pensionnaires, Alex a trouvé un emploi chez un charpentier qui lui laissait assez de temps libre pour pouvoir passer toutes les soirées avec sa grand-mère. Elle l’a fait étudier encore plus qu’avant. « J’ai tant de choses à t’apprendre. Nous n’avons pas de temps à perdre » lui a-t-elle dit.

Alex était perplexe, il avait le temps. « Pourquoi se hâter ? Je ne vais pas repartir. »

Elle l’a regardé en secouant la tête, il saura la vérité plus tard. Pour le moment elle devait poursuivre sa formation.

Quand ils ne pratiquaient pas ensemble dans le cercle magique, elle lui racontait toutes les histoires qui avaient été transmises de sorcière à sorcière au cours des âges. La véritable religion, a-t-elle expliqué, c’était l’amour de la vie et l’amour de la source de vie. L’homme doit aimer la femme, la femme doit aimer l’homme et les deux doivent aimer le dieu qui les a créés. Le principe essentiel du culte était la fertilité. C’était une notion avec laquelle Alex, issu d’une famille nombreuse, n’était que trop familier et il avait du mal à considérer cela comme une véritable bénédiction. Il avait appris qu’autrefois les gens sans enfant n’étaient rien - c’était leur progéniture qui faisait qu’ils avaient un intérêt pour l’avenir - et il savait que les sorcières blanches pratiquaient des rites de fertilité à la veille de mai et à la veille de novembre quand, après avoir honoré leur Dieu, elles faisaient la fête, buvaient et faisaient l’amour. (Elles ne faisaient pas l’amour toutes ensemble car cela aurait été considéré comme obscène et une perversion de la loi aux sorcières, mais les sorcières blanches étaient invectivées pour leurs « orgies », tout comme on les traitait hystériquement de sorcières noires.)

Alex avait tellement à apprendre, et tout cela par cœur, qu’il protestait parfois, il était encore en pleine croissance et, avec les bombardements continus, il ne lui restait plus beaucoup de temps pour dormir. En plus son père buvait beaucoup et l’ambiance familiale commençait à peser à Alex. Une fois, il a demandé s’il était possible de faire une pause dans son apprentissage. « Je suis déjà une sorcière, alors pourquoi dois-je en savoir tellement plus ? » Sa grand-mère lui a expliqué qu’il n’était encore qu’une sorcière du premier degré et qu’il n’était absolument pas préparé à gérer la puissance qu’il se développerait au second ou troisième degré. En plus, il ne serait pas en mesure d’initier une autre sorcière, avant d’avoir atteint lui-même le degré le plus élevé.

Alex a saisi l’opportunité d’interroger sa grand-mère sur le seul sujet qu’elle évitait toujours : les sorcières contemporaines. Une fois de plus, elle a refusé d’en parler. « Ce que tu ne sais pas, ne peut pas nuire », fut sa réponse et Alex a encore dû attendre avant d’avoir une réponse.

Vers cette époque d’autres images ont commencé à apparaître dans le cristal. Une était spécialement terrifiante, il s’agissait des bras d’un homme happés par une essoreuse géante. Une autre décrivait la mort de quelqu'un qu’Alex aimait.

« Qu’est ce que cela signifie ? » a-t-il demandé, mais sa grand-mère ne pouvait pas le lui dire.

« Il faut interpréter tes propres visions » lui a-t-elle expliqué « je ne peux que t’apprendre à les créer. Mais elles ne mentent jamais, même si tu ne peux pas toujours interpréter correctement le facteur temps. »

« Mais qui va mourir? » a-t-il insisté. « Et pourquoi ne pouvons-nous tracer un cercle et faire en sorte qu’ils restent en vie ? »

La vieille dame a posé son ouvrage et l’a regardé sévèrement. « Nous pouvons avoir des visions et faire que des esprits nous aident, mais n’imagine jamais que nous avons le pouvoir de Dieu. La sorcellerie est basée sur des lois naturelles, tout le monde doit mourir quand son heure est arrivée. Nous ne pouvons pas nous en mêler. »

Ce mois de décembre une autre ancienne vision d’Alex s’est réalisée. Le raid aérien est arrivé dès la nuit tombée et rapidement il fut évident que ce n’était pas une attaque ordinaire. Vague après vague, les bombardiers survolaient la ville, larguant des bombes incendiaires et explosives. Cela a duré des heures sans qu’il n’y ait de répit. Blotti dans la cave avec ses parents, ses frères et ses sœurs qui étaient rentrés pour Noël, Alex s’inquiétait pour sa grand-mère. Est-ce qu’il était possible que ce soit elle la personne qu’il aimait et qui allait mourir et est-ce qu’elle allait mourir cette nuit ? Des bombes atterrissaient un peu partout autour d’eux et des morceaux de plâtre tombaient lorsque les fondations de la maison tremblaient.

Vers minuit, il a demandé à monter à l’étage pour chercher quelque chose à manger. Il s’est précipité vers le haut de la maison pour regarder dehors et il a vu la scène qui avait hanté son enfance, celle qui était apparue dans le cristal de sa grand-mère la première fois qu’il s’en était servi. Eclairés par mille feux, les décombres d’une maison bombardée apparaissaient à l’horizon et en face d’elle un petit groupe de personnes était conduit par un membre de la sécurité civile. Les enfants pleuraient, il y en avait un qui avait un bandage de fortune à la tête. Puis on a entendu le sifflement des bombes qui tombaient : le groupe terrifié a hurlé et a été pulvérisé parmi les décombres. Alex est retourné à la cave, ébranlé par la véracité de sa prophétie, mais soulagé d’en avoir été le témoin et non la victime. Voir l’avenir a commencé à perdre de son attrait car la vision avait été plus effrayante que la réalité. Il a pourtant persisté à essayer de voir de qui la mort avait été annoncée. Les trois personnes qu’il aimait le plus étaient sa grand-mère, sa mère et sa sœur Joan, si seulement il avait pu être certain que ce n’était pas l’une d’entre elles il aurait été tranquillisé.

Sa grand-mère a survécu au blitz, mais les locaux du menuisier pour lequel il travaillait avaient été détruits et Alex a dû trouver un autre emploi. Il a été engagé par une entreprise de chimie et une nouvelle vision s’est réalisée. Après avoir travaillé dans les laboratoires pendant un certain temps, il a été muté à l’usine de fabrication de pansements adhésifs. Là, dominant l’atelier, il y avait le calendrier gigantesque qui ressemblait à la machine à essorer du cristal. Alex avait peur de l’approcher, il était convaincu que c’était son bras qu’il avait vu mutilé, mais son travail impliquait de se tenir derrière le calendrier et guider les matériaux. Jour angoissant après jour angoissant il a gardé cette fonction et un jour il a entendu le cri prévu : il a couru jusqu’à machine et a vu le bras de son compagnon happé entre les rouleaux.

A cette époque, Alex a commencé à s’intéresser aux filles, sa grand-mère l’ayant remarqué, a décidé qu’il était prêt pour les initiations aux second et troisième degrés. Elle lui avait déjà beaucoup parlé de sexe, de maîtrise de soi et des moyens utilisés par les sorcières pour utiliser les impulsions de sorte que la force du sexe puisse être utilisée de façon positive pour créer du pouvoir. « Implosion » voilà le terme qu’elle utilisait, l’antithèse de la masturbation.

Lors de la nuit de la cérémonie d’initiation, elle a sorti un nouveau vêtement qu’elle avait fait pour Alex. Ils se sont baignés avant d'entrer dans le cercle. A la lueur des deux bougies sur l’autel, un écritoire sur lequel avaient été placés les outils, elle s’est couchée par terre et a fait venir le garçon à elle jusqu’à ce que leurs corps nus se touchent. Puis ils ont été unis. Il n’y a pas eu de gestes d’affection ou de passion. Ce n’était qu’un rituel et Alex n’a pas ressenti la moindre répugnance à perdre sa virginité avec une femme de soixante-quatre ans. Puis elle a ouvert une bouteille de vin et, dans ses habits neufs, Alex a versé une libation à la déesse de la lune et bu à son avenir en tant que sorcière.

Quelques mois plus tard Mary Bibby est morte. Sa fille a récupéré ses biens et fut un peu surprise par la collection bizarre de vieilles choses qu’elle a trouvées dans le vieux coffre. Alex a demandé s’il pouvait les avoir en souvenir de sa grand-mère, ce que sa mère a accepté. Consciente de la tristesse de l’enfant à cause de la mort de sa grand-mère, elle espérait que l’épée, le cristal, les bols en cuivre et l’encensoir le réconforteraient, mais elle a refusé de lui laisser le chaudron en fer ou plutôt le seau à charbon comme elle l’appelait. Il n’y avait rien d’autre qui puisse laisser penser que la grand-mère d’Alex avait été sorcière. Alex avait brûlé son Livre des Ombres tout de suite après sa mort et avait brisé en milles morceaux son manche à balai où étaient gravés des symboles phalliques.

Une grande partie de sa vie avait été occupée à étudier la sorcellerie avec sa grand-mère, Alex était maintenant face à une impasse. Quand il a essayé de faire de la magie pour faire revenir sa grand-mère, même pour un court instant, il a essuyé un échec total. Il n’avait que peu d’occasions d’être seul car il partageait sa chambre avec ses trois frères et il y en avait toujours un qui traînait avec lui. Même sa clairvoyance l’a abandonné et il a commencé à penser qu’elle n’avait jamais réellement existé, mais qu’elle avait été projetée sur lui par sa grand-mère. Avait-il tout imaginé ? Tout ce qu’elle lui avait dit sur la sorcellerie et les pouvoirs surnaturels ? Il a lu et relu son Livre des Ombres et il a décidé qu’il était impossible qu’une femme sans instruction ait pu écrire ce texte, ni exposer une telle philosophie.

Après s’être remis de son chagrin il a commencé à admettre qu’il serait impuissant jusqu’à ce qu’il trouve une autre sorcière avec qui pratiquer, s’il y en avait encore une en vie. Seul, il n’osait pas conjurer les esprits ou faire descendre le pouvoir de la lune, en sachant que la loi des sorcières interdit de pratiquer seul. Il n’avait pas réalisé que sa grand-mère pratiquait seule jusqu’à ce qu’il découvre qu’elle était une sorcière. Alex était encore très jeune et très peu sûr de lui. Tout ce qu’il pouvait faire était d’observer et attendre que quelqu’un lui fasse un signe qu’il pourrait reconnaître.

Chapitre 4 - Invoquer les esprits

Lorsqu’Alex eut dix-sept ans, il rencontra une jeune fille qui était une spirite enthousiaste. Ayant appris son intérêt pour l’occulte, elle l’a invitée à une réunion. Il était curieux de voir s’il y avait un rapport avec la sorcellerie et il y est donc allé avec elle. Au cours de la soirée, une médium en transe a murmuré à son intention : « Je vois des cornes sur votre tête ». Il y a eu des petits rires parmi les participants, les cornes pouvaient signifier qu’il était cocu. Mais Alex savait qu’il s’agissait d’un symbole de la sorcellerie et il fut impressionné par une telle perception. Il s’est rendu ensuite à chaque réunion à l’église spirite et peu après il fut formé comme médium. Dans son cœur, il sentait qu’il trichait, car quand ils parlaient de se mettre en transe, il pratiquait la sorcellerie. « Mais est-ce vraiment important » se demandait-il ? Le résultat était le même, avoir un aperçu du futur et il ne désobéissait pas à la loi sorcière en pratiquant seul.

Sans en parler à ses compagnons, il utilisait les pouvoirs que lui avait inculqués sa grand-mère et commença à soigner. Il y avait une femme qui souffrait de fibrosite dans le dos, un homme dont le visage était défiguré par un tic, en tout une douzaine de cas. Ce n’était pas grand chose pour Alex, avec sa grand-mère il avait pratiqué les mêmes traitements pour aider ses voisins environ dix ans plus tôt. Mais pour ses amis spirites c’était magique. Le bruit s’est répandu et la petite église a été submergée de demandes de soins. Heureux de pouvoir utiliser ses dons, Alex passait presque chaque nuit à imposer ses mains sur les corps souffrants. Cela ne lui rapportait rien si ce n’est la satisfaction d’aider, le bonheur d’être nécessaire, mais ceux qui étaient guéris manifestaient leur gratitude à l’église. Avec cet argent le bâtiment a été rénové et réaménagé, la congrégation a atteint une taille qu’elle n’avait jamais eue jusqu’à présent.

C’était un travail intéressant et les éloges qu’il recevait étaient gratifiants, mais pour Alex le spiritisme n’était qu’une pâle imitation de la sorcellerie. Déranger les morts était trop proche de la nécromancie et les sorcières étaient opposées à la nécromancie, de plus il n’aimait pas devoir garder secrète la source de ses pouvoirs. La sorcellerie était infiniment plus satisfaisante parce que chaque membre participait activement et qu’il n’y avait pas de public passif comme dans le spiritisme.

La nouvelle popularité d’Alex lui a fait tourner la tête et il s’est mis à se vanter de pouvoir sortir avec n’importe quelle fille dont il avait envie. Une de ses collègues au laboratoire était une fille calme, grande – un mètre soixante-dix, la même taille qu’Alex - et plus raffinée que les autres. Doreen et lui sont tombés amoureux. Il avait vingt et un ans et elle dix-neuf quand ils se sont mariés et ont emménagé dans une petite maison avec deux chambres au premier étage et deux pièces au rez-de-chaussée sur Vale Street à Hulme.

Presque dès le début il s’est senti pris au piège. Qu’était-il arrivé à ses rêves sentimentaux ? Il habitait dans une maison dépourvue d’eau chaude à 6 shillings 10 dîmes la semaine et, le plus effrayant de tout, son épouse était enceinte. Il redoubla d’efforts pour trouver une autre sorcière avec qui il pourrait pratiquer la magie, au moins pour influencer ses chances de promotion. Doreen n’imaginait pas qu’elle avait épousé une sorcière. Un soir, alors qu’il était couché à côté de son épouse, Alex, frustré et plein et de ressentiments, a eu un aperçu intéressant de l’avenir devant les yeux. Il a pu voir des fêtes, lui-même en tenue de soirée (bien qu’il n’en ai jamais portée), cinquante ou cent invités qui le saluaient comme leur hôte. Il y avait une salle de bal - la sienne ... et encore une fois la mort de quelqu’un qu’il aimait. Voilà les images qui se succédaient rapidement devant ses yeux. Ne parvenant pas à s’endormir, il a essayé de comprendre comment lui, un ouvrier chimiste mal payé et sans grande formation, vivant dans une maison qui était presque une masure, pourrait un jour s’offrir des fêtes aussi somptueuses et il hésitait à penser à un nouveau décès. Son père était maintenant invalide, mais dans sa vision il s’agissait d’une femme qui devait mourir.

Comme il était occupé par ses activités pour l’église spirite et qu’il aimait bien son travail où il comparait les formules modernes des médicaments brevetés avec des recettes ancestrales des sorcière (et souvent les recettes sorcières étaient plus efficaces), Alex n’a pas réalisé que son union commençait à se briser. Doreen s’est réellement appuyée sur sa mère, qui n’appréciait pas Alex, et ni le petit Paul, ni, plus tard Janice leur autre bébé n’ont pu rapprocher les deux époux. Paul avait trois ans quand sa soeur est née dans la chambre à l’étage et la première chose qu’Alex ait remarquée quand il est allé voir le nouveau-né c’est que son pied droit était tordu vers l’arrière. La sage-femme a envoyé chercher un médecin qui est venu avec un spécialiste. Le bébé a été conduit à l’hôpital pour y être examiné immédiatement et il est retourné deux ou trois heures plus tard chez ses parents. Rien ne pouvait être tenté avant que l’enfant n’ait treize ou quatorze ans.

Alex n’a pas accepté ce diagnostic, il devait aider son bébé, même si cela impliquait d’enfreindre la loi aux sorcières en pratiquant seul. Après que Janice ait été nourrie, il l’a emmenée en bas et l’a mise à quatre pattes devant le feu. Il a prié son dieu pour avoir des conseils et de l’aide. « Chauffe un peu d’huile et masse l’articulation » voilà le message qui lui est venu à l’esprit. Il est donc allé chercher un peu d'huile et il l’a versée dans une soucoupe. Il y a plongé les doigts et a commencé à toucher le pied tordu du bébé. En le faisant il s’est senti poussé à tourner l’articulation et, bien que cela l’effrayait, il a suivi son instinct. L’enfant ne s’est réveillé que lorsque le pied avait été remis en place. Il a essuyé l’huile et l’a remis dans son berceau. Il n’a pas dit à sa femme comment l’enfant avait été guéri, mais il a laissé son épouse et le médecin penser que cela s’était fait tout seul.

Les frictions dans le couple ont encore augmenté et un jour, en rentrant du travail Alex n’a pu que constater que Doreen avait emmené les enfants et une grande partie des meubles et était partie pour de bon. Jusqu’à présent, il ne fumait pas, il ne buvait pas et il remettait toujours à son épouse l’intégralité de son salaire, il se considérait lui-même comme un époux modèle, sans réaliser que sa propre immaturité avait été l’une des causes de la séparation. Il avait vingt-six ans et croyait en avoir fini avec les femmes.

Peu après, pour la deuxième fois dans sa vie, un incendie a détruit son lieu de travail et, sans travail, il était totalement découragé. Sa sœur Jeanne passait tout son temps libre avec lui, elle lui faisait à manger et essayait de guérir sa dépression. Un soir, elle l’a aidé à repeindre sa cuisine pensant que le changement de couleurs pouvait l’aider à retrouver le moral. Ils ont travaillé ensemble toute la nuit, ne finissant qu’aux premières heures du jour. « Sais-tu quel jour nous sommes ? » a demandé Joan lorsqu’ils ont rangé leurs pinceaux. « C’est Mardi Gras. Soyons les premier au monde à manger des crêpes.»

Ils se sont assis ensemble près du feu et ont mangé des crêpes. Alex ne pouvait soudainement plus garder son secret plus longtemps. « Sais-tu que je suis une sorcière? »

« Ne sois pas stupide » a répondu Jeanne.

« Mais je suis une sorcière », a-t-il insisté et il lui a parlé de son initiation lorsqu’il était enfant et de la magie qu’il pratiquait avec leur grand-mère. Elle s’est moquée de lui, pensant qu’il était en train d’inventer tout cela.

« Si tu peux faire de la magie et conjurer les esprits comme tu le prétends, alors prouve-le, vas-y » a-t-elle dit « fais venir un de tes démons, ici et maintenant.»

Docilement, il a dégainé son couteau à manche noir qu’il ne cachait plus depuis que son épouse ne vivait plus à la maison.

Surprise de son attitude posée, Joan a eu des doutes « c’était une blague Alex, je ne voulais pas te taquiner. »

Mais Alex l’a ignorée. Il a commandé à un démon de venir, quelqu’un qu’ils connaissaient tous les deux. A peine l’incantation fut-elle terminée qu’on a frappé à porte d'entrée. Horrifiée, Joan a supplié Alex de ne pas ouvrir. Quelques secondes plus tard on a recommencé à frapper, cette fois c’était à la porte arrière, celle qui menait directement à la cuisine où ils étaient assis.

Elle s’est glissée derrière lui quand il a ouvert la porte. Le visiteur était un acteur, un ami de leur famille.

« Je me demande si tu pourrais m’aider » a-t-il dit « mes amis m’ont laissé tomber et je n’ai nulle part où passer la nuit. Pourrais-tu m’héberger ? 

Alex était sur le point de le laisser entrer, mais sa sœur était presque en larmes. « Tu ne peux pas rester ici » a-t-elle dit. « Tu n’as pas à frapper à la porte des gens à trois heures du matin. »

Froissé, l’ami s’en est allé laissant Alex réconforter sa sœur.

« Je ne sais pas si sa visite était une coïncidence » a-t-elle dit nerveusement, mais je n’aime pas ça. Il ne faut plus jamais jouer avec ces sortilèges. Tu dois arrêter tout cela, m’entends-tu ? »

« Arrêter ? » s’est écrié Alex. « Ce n’est qu’un début. »

Amèrement il a parlé de l’abnégation, qui avait été son sort depuis des années. Et qu’est ce que cela m’a rapporté ? Plus de travail, plus de femme et pas d’argent.

« J’ai arrêté d’être bête maintenant. Je vais penser à moi. A partir de maintenant je vais utiliser les pouvoirs dont je dispose pour travailler pour moi. Je vais disposer de toutes les choses que je n’ai jamais eues. La richesse, le luxe, les vacances... »

« Mais tu viens juste de dire que tu ne dois pas solliciter cela » l’a interrompu Joan.

« Je ne vais pas les solliciter. Je vais les demander. Si les pouvoirs doivent se retourner contre moi à la fin. Eh bien qu’ils le fassent. Je vais profiter du présent et au diable l’avenir, ce qui compte vraiment c’est le présent. » Pendant qu’il parlait, il marchait dans la pièce et rassemblait des encensoirs, des épées, un couteau à manche blanc qui aille avec son athamé, et une coupe d’eau qu’il a posée sur la vieille commode noire que sa grand-mère lui avait laissée. Avant elle avait servi de grand autel à sa grand-mère et à la grand-mère de sa grand-mère et maintenant c’est Alex qui s’en servait.

A la lueur des bougies, il a tracé un cercle magique avec son épée, Joan restant à l’extérieur. Quand elle a fait mine de lui parler, il lui a dit de se taire ou de sortir. L’air s’est chargé d’encens pendant qu’il pratiquait les sorts et récitait les paroles qui le menaient de la sorcellerie blanche à la sorcellerie noire.

« Par tous les pouvoirs, je commande aux démons de m’apporter la fortune, richesse, pouvoir... »

Joan sanglotait doucement, elle ne comprenait pas ce qui se passait, mais elle réalisait que son frère bien-aimé était en train de vendre son âme au diable et que finalement quelqu’un devrait le payer.

Chapitre 5 - Ensorcelé

Pendant deux jours la vie est retournée à ce qu’elle était avant. Alex négociait la vente de certaines formules utilisées par son entreprise à un représentant indépendant qui souhaitait mettre au point ses propres produits. Il ne se souciait que peu des questions de brevets et de droits d’auteur, il voulait de l’argent et c’était peut-être la façon de l’obtenir.

Puis, un soir, alors qu’il n’avait plus d’argent en poche, il marchait dans Manchester et se promenait dans les jardins de Piccadilly, enviant les gens qui étaient pressés à cause de leurs affaires, surtout ceux qui pénétraient dans les luxueux hôtels du quartier. Pendant ce temps il a remarqué un homme d’âge moyen et la femme qui le suivait. Il s’est concentré sur eux pour voir ce qu’ils allaient faire. Quand il est passé tout près d’eux ils lui ont souri et il s’est arrêté pour voir si ils se connaissaient.

« J’espère que vous ne penserez pas que nous sommes sans gène à vous regarder de la sorte » s’est excusée la femme, mais vous ressemblez beaucoup à notre fils... Nous l’avons perdu il y a quelques années... Nous sommes stupéfiés que vous lui ressembliez tellement. »

Touché par ce qu’elle lui disait, Alex a écouté avec bienveillance le couple parler de leur deuil. Kenneth, leur enfant unique, était mort de méningite trois ans plus tôt. Il avait vingt ans.

« Accepteriez-vous de boire un verre avec nous ? » a demandé l’époux. Alex ne buvait pas, mais il a accepté de dîner avec eux au Grand Hôtel qui était tout près et après le repas il a promis de venir dîner chez eux le lendemain soir. Le couple vivait à Fallowfield dans une grande et vieille maison avec de très grandes baies vitrées. Une semaine plus tard Alex était devenu un convive régulier du couple, il était traité comme un fils et était de toute évidence un grand réconfort pour le couple. Après de nombreux refus, Alex a finalement accepté de venir vivre avec eux, mais il a tout d’abord insisté pour leur parler de lui. Ils étaient incrédules et tout à fait incapables de croire que la sorcellerie n’était pas morte. Alex leur a parlé autant qu’il a pu de sa religion, et même s’ils sont restés profondément chrétiens, ils voulaient tout de même qu’Alex vienne vivre avec eux.

« Vous avez besoin de quelqu’un qui s’occupe de vous » lui ont-ils dit. « Si on vous fatigue, vous n’aurez qu’à nous le dire. »

Ron était un agent de change, un homme anxieux, timide et si sensible que, souvent, il devait quitter la pièce lorsque le nom de son fils était mentionné. Sa femme, Maud, déversait son amour frustré sur Alex et souvent elle l’appelait « Kenneth » lorsque son mari n’était pas là. Choyé et dorloté, Alex commençait à s’habituer à une vie d’oisiveté, chaque soir, après que ses amis soient allés se coucher, il se promenait dans les rues jusqu’à l'aube en récitant ses incantations qui, pour la première fois dans sa vie, semblaient avoir perdu de leur magie et, en fait, tout leur signification. Certes, il vivait dans un grand confort sans avoir à travailler pour, mais cela ne lui a pas apporté le bonheur qu’il escomptait.

Une nuit, il se trouvait dans une rue voisine, où une grande maison appelée Riversdale était surplombée par un magnifique marronnier. Alex s’est arrêté et a observé. C’était la maison de ses visions, il a clairement reconnu la façade et la forme du porche, mais dans le cristal elle avait été fraîchement repeinte. Maintenant, elle avait l’air délabré et un panneau « A Vendre » se balançait à un poteau. Il s’est avancé dans un jardin en friche et a senti son cœur s’accélérer lorsqu’il a reconnu le chemin menant à la salle de bal qu’il voyait dans ses rêves il y a plusieurs années. Cette maison devait être sienne.

Dans la fièvre de l’excitation, il est rentré chez lui en courant puis il a fait les cent pas en attendant que Ron et Maud se réveillent. Il leur a parlé de sa découverte et les a exhortés à aller à Demesne Road le lendemain pour voir la maison.

« Elle est en ruine ! » se sont-ils écriés lorsqu’ils sont arrivés sur place, mais pour Alex même de jour, la maison avait un air de mystère et de magie. Le vieux gardien qui y habitait leur a montré les vingt six pièces, l’entresol qui avait été transformé en une salle de billard de 12 mètres de long, qui dans la vision d'Alex avait été la salle de bal et les chambres de bonnes au grenier où les murs étaient recouverts de moisissures.

« La demeure a été construite pour Lord Egerton of Tatton en 1872, et elle a besoin de nombreuses réparations » a dit le vieil homme.

A la grande joie d’Alex, Ron a décidé d’acquérir la demeure, et dès que les formalités légales eurent été accomplies, il a dit à Alex qu’il pourrait vivre dans cette maison pour le reste de sa vie et qu’il recevrait une rente régulière.

« Choisissez les meubles et envoyez-moi les factures » a-t-il dit.

Pensivement Maud a demandé si Alex ne voudrait pas vivre avec eux à Fallowfield et se servir de Riversdale comme maison de week-end pour ses amis, mais son mari a hoché la tête. « Le garçon veut être indépendant, ma chère. » Alex s’en ait voulu de la façon dont il les avait utilisés. Ils croyaient qu’ils avaient été désignés pour le traiter comme un fils de substitution, alors que lui pensait avoir manipulé leur volonté grâce à la sorcellerie noire. Mais il mit ses doutes de côté, ils en avaient pour leur argent, se disait-il, ils prenaient plaisir à son plaisir. Que pouvaient-ils faire de leur argent ? Ils approchaient la cinquantaine et avaient l’air vieux pour leur age.

Loin d’être sans le sou, Alex avait maintenant autant d’agent qu’il le souhaitait, il n’avait qu’à avoir envie de quelque chose pour que son bienfaiteur lui donne un chèque ou des espèces pour l’acheter. Chaque jour Alex faisait du shopping, il allait dans les salles de ventes et il achetait des meubles d’époque pour équiper sa maison. Il s’adressait à un certain nombre de spécialistes pour le conseiller en matière de goût et de design. Plusieurs milliers de livres furent dépensés pour restaurer l’escalier en acajou massif de Riversdale, pour décorer ses seize chambres à coucher et repeindre l’extérieur de la demeure.

Dans sa penderie il y avait dix-sept costumes sur mesure et il fallait deux jours à une domestique pour astiquer la collection d’argenterie géorgienne et cirer les meubles anciens. La vie était devenue bien plus gaie. Chaque matin, il allait en ville où il était membre de presque tous les clubs. Inévitablement, il buvait sur place et il rentrait chez lui le soir après avoir bu plus d’une bouteille d’eau de vie.

Après quelques mois de cette vie cela a perdu une grande partie de son charme. Il voulait passer plus de temps dans la maison où son bienfaiteur avait mis tant d’argent. Ron était heureux de la nouvelle vie d’Alex, surtout pour le bien que cela avait fait à Maud. Depuis le décès de leur fils elle avait cessé de fréquenter d’autres personnes et elle devenait agoraphobe. Les médecins lui avaient assuré qu’elle n’avait rien de physique, mais Ron était terrifié à l’idée de la perdre comme il avait perdu son fils. Depuis qu’Alex était entré dans leur vie, elle était une tout autre femme. Toute sa vie tournait autour d’Alex, même si elle ne le voyait qu’une ou deux fois par semaine. Pour Ron c’était un miracle d’entendre à nouveau des rires dans la maison et d’attendre chaque nouveau jour avec impatience. Peu importe l’argent qu’il avait dépensé pour Alex, le résultat valait bien chaque centime dépensé. Une salle de bal ? Oui, il devrait en avoir une et le meilleur architecte du quartier fut chargé de transformer la salle de billard.

Lorsque la fête d’inauguration eut lieu, la pièce était exactement comme elle était apparue dans les visions d’Alex. Les piliers qui soutenaient le plafond étaient tous drapés de tentures en soie de couleurs différentes, un bar a été construit à une extrémité de la salle et au milieu du parquet on avait peint un grand cercle magique orné des symboles cabalistiques inspirés de ceux des anciens Hébreux. La grande vie était devenue réalité, les démons avaient accompli leur oeuvre.

L’argent amenant l’argent, maintenant qu’Alex avait tout ce qu’il voulait et plus encore, les principales agences photographiques lui demandaient régulièrement de poser pour elles. Sous le nom de Paul Dallas, il portait les dernières tenues à la mode et posait accompagné de très belles femmes. Il est devenu la coqueluche de la jet-set de Manchester. Lorsque ses compagnons ont entendu dire qu’il se mêlait de magie - il restait pourtant discret- ils ont insisté pour qu’il leur fasse des amulettes et des porte-bonheur.

Alex appréciait beaucoup ses pouvoirs et sa popularité. Il fréquentait surtout des hommes qu’il avait rencontrés dans les clubs de Manchester – des médecins, des acteurs, des hommes d’affaires et des entrepreneurs, l’argent était leur seul point commun. Les femmes qu’il fréquentait étaient des filles à papa, des artistes de music hall, des ouvrières, des dactylos et des call-girls occasionnelles. Avec autant d’amis il n’avait aucun souci pour remplir sa salle de bal quand il organisait une fête. Des traiteurs et des extras étaient engagés pour fournir et servir à manger et à boire car Alex savait par expérience qu’il n’aurait eu que peu d’intimité s’il avait eu des domestiques en permanence. A minuit, lorsque le personnel était parti il passait le mot pour se débarrasser des « autres », ceux en qui il ne pouvait faire confiance et partager ses secrets. A la fin il ne restait plus que dix ou douze couples. Alex a alors montré aux invités leur chambre puis ils sont tous retournés à la salle de bal vêtus de robes de chambre exotiques. L’éclairage habituel a été remplacé par un éclairage coloré (qu’on qualifierait aujourd’hui du psychédélique). Des arcs en ciel se déplaçaient au plafond, et se reflétaient dans de grands miroirs accrochés le long des murs. Alors qu’Alex apportait des verres aux filles, ses amis les plus proches allaient en ville pour recueillir deux ou trois vagabonds pour leur offrir un repas et beaucoup de boissons. La proposition était rarement refusée.

Alors que la fête continuait les participants ont retiré leurs robes de chambre ainsi que leurs autres vêtements jusqu’à être totalement nus. C’est ce qu’ont vu les vagabonds ahuris. Ravitaillés en alcools et nourritures, plus qu’ils n’en avaient vu depuis des années, ils ont mis de côté leurs scrupules et ils n’étaient plus en état lorsque les choses sont allées encore plus loin.

Un par un, les vagabonds furent conduits dans les salles de bains à l’étage où, observés par un public nu et à moitié ivre, on leur a dit de se déshabiller et de prendre un bain. Plus les étrangers étaient sales, plus leurs vêtements et les corps étaient dégoûtants, plus c’était excitant. Les invités bien nourris haletaient devant les pitoyables carcasses humaines exposées devant leurs yeux. Maintenant les vagabonds dégrisés commençaient à comprendre comment ils avaient été utilisés. Ils protestaient rarement, mais ils prenaient conscience de leur propre dégradation, peut-être pour la première fois. Silencieusement, ils se rhabillaient et se sauvaient aussi vite que possible.

Pour ranimer la fête moribonde, Alex demandait à ses amis de retourner dans la salle de bal où, sous les lumières désormais tamisées, il mettait en place un autel pour adorer le diable. En laissant les autres démarrer la cérémonie, il plaçait une grande tapisserie sur la longue table sur laquelle la nourriture avait été placée et y posait des vases de fleurs. Puis la danse du diable commençait, les participants se laissant aller de plus en plus jusqu’à ce qu’une jeune fille monte sur l’autel et se couche pour être adorée par les autres. Invariablement, son partenaire se joignait à elle et, poussés par la foule excitée, ils consommaient leur passion sous les applaudissements.

Alex applaudissait comme les autres et essayait de toujours repousser la honte qu’il éprouvait à cause de sa mauvaise utilisation de la sorcellerie. Quand les invités s’en étaient allés se coucher, il apportait son athamé, traçait un cercle de sorcières et chantait les invocations qui pouvaient lui apporter la paix. Il priait le grand dieu de lui envoyer quelqu’un à aimer, quelqu’un qui l’aime en retour, mais pas une flamme de bougie ne scintillait, pas de souffle venant de l’extérieur ne perturbait la fumée de l’encens.

Que serait-il arrivé si Ron avait entendu parler de ce qui se passait réellement lors de ces fêtes ? Il y avait un risque qu’il l’apprenne, même si elle était ténue. Il n’est jamais allé à Riversdale sans y être invité, ne voulant pas qu’Alex se sente son obligé, et aucun des amis d’Alex ne fréquentait les milieux d’affaires qu’appréciait Ron. Une pension était versée régulièrement sur le compte d’Alex, le premier de chaque mois, s’il dépensait plus, ce qui arrivait fréquemment dans les premiers mois, il n’avait qu’à téléphoner à Maud ou Ron pour recevoir rapidement un chèque. Toutes les factures liées à la vie courante étaient envoyées directement au bureau de Ron.

La fortune soudaine d’Alex n’est pas restée totalement inaperçue. Il racontait tout simplement qu’il avait hérité d’une fortune. En fait, en plus de la générosité désintéressée de Ron, il était couvert de cadeaux venant d’hommes dotés de plus d’argent et de sensualité que le commun des mortels. Les déviants et les pervers sollicitaient ses faveurs. L’un d’entre eux lui a offert une maison bâtie d’après les plans d’une villa italienne, plusieurs autres lui ont offert des bijoux de valeur.

Mais maintenant, pour la première fois de sa vie, Alex connaissait la dépression et il implorait parfois la consolation de sa religion. Il prenait ses cartes de tarot où des lettres et des symboles hébraïques avaient été tracés et il les étalait par terre en face de lui pour voir l’avenir. Encore et encore les cartes montraient la douleur et la mort qui survenaient devant lui, mais il ne recevait nulle indication quant aux dates, lieux ou personnes. En désespoir de cause, il rangeait ses cartes et sortait en quête de nouvelles distractions.

Alex était un grand buveur et il entretenait toute une série de maîtresses, à un moment huit d’entre elles vivaient sous son toit et il ne s’intéressait pas qu’aux femmes. Ses vêtements bizarres et extravagants ainsi que son apparence soignée attiraient l’attention des homosexuels et il n’avait rien contre les expériences. Un soir dans un pub de Manchester, il discutait avec un homme dans la trentaine avec un accent distingué qui était attiré par les hommes jeunes. Il était vicomte et par lui Alex a été présenté à un milieu tout à fait différent. Lors de la première fête dans une demeure seigneuriale où il avait été invité il s’est senti totalement perdu. Apparemment il s’agissait d’un week-end de chasse. Entre quarante et cinquante convives étaient hébergés dans la demeure du Derbyshire du vicomte, et environ cent cinquante autres personnes étaient arrivées pour une soirée dansante le samedi soir. Comme lors des fêtes d’Alex, les réjouissances n’ont pas vraiment commencé avant le départ de la plupart des invités. Il restait encore environ trente personnes et elles ont enseigné à Alex un certain nombre de perversions qu’il ne connaissait pas. Un baronnet a mis un costume en caoutchouc étanche semblable à ceux portés par les hommes-grenouilles, mais des trous avaient été découpés en différents endroits stratégiques de sorte que la chair s’en échappe, grossièrement déformée. Deux femmes se disputaient la propriété d’une troisième et des hommes se frappaient en cadence les uns les autres sur leurs corps nus avec de fines baguettes. Ces gens n’appréciaient pas le sexe dans sa normalité, il était trop triste pour eux, ils rivalisaient pour trouver d’autres stimuli. Dans ces milieux, personne n’était jamais choqué. Ce contraste entre vie privée et publique a bien amusé Alex.

D’autres fêtes ont été organisées dans diverses maisons du Somerset, du Wiltshire et du Cheshire, et le sexe n’y était pas le seul plaisir. Il s’y pratiquait de nombreuses farces. Un juge qui s’était couché complètement saoul s’était réveillé en constatant que tous poils d’un côté de son corps avaient été rasés au cours de la nuit. Un financier de Londres s’est réveillé et a vu que son costume avait été soigneusement décousu et tous ses autres vêtements avaient été subtilisés. C’était très amusant et personne n’osait se plaindre, car faire partie de ce milieu impliquait d’accepter ses excès.

Un week-end un magistrat avait organisé une fête dans sa maison près de Manchester alors que son épouse n’était pas présente. Lorsque les autres invités sont allés se coucher, l’hôte a invité Alex dans son sanctuaire intérieur : une petite pièce où les murs et le plafond étaient recouverts de miroirs. Alors que tous les deux étaient nus sur le lit étroit, des milliers d'images de toutes les parties de leurs corps se reflétaient de toutes parts.

L’un des invités réguliers de ces fêtes était un comte Italien extrêmement riche qui était marié et avait trois enfants. Il était propriétaire de plantations de thé à Ceylan, de vignobles en Italie et avait un appétit insatiable pour les jeunes hommes comme Alex. Il l’a recouvert de présents – des montres, des bijoux, des boutons de manchette, un appareil photo très onéreux et il lui a demandé d’entretenir une relation régulière avec lui. Amusé, Alex lui a dit qu’il était une sorcière et un magicien et qu’il ne pouvait être la propriété de quelqu’un. Cela a encore augmenté l’ardeur du comte. Pourquoi Alex ne viendrait-il pas en Italie, il pourrait y créer une chapelle noire et créer son propre coven ? Pour prouver sa sincérité, le comte de retour en Italie a envoyé à Alex par porteur spécial une boîte incrustée remplie de bijoux de famille. Alex était fasciné, car il savait que la boite faisait partie du trésor familial du comte.

Effrayé par la fange où il avait l’impression de sombrer, Alex l’a rempaqueté et a renvoyé le coffret à bijoux en Italie par un courrier. Il a continué à pratiquer dans un cercle de magiciens pour continuer à être riche mais il n’y invitait plus personne même si cela aurait accru son propre pouvoir. Prier le diable pour s’amuser afin de stimuler l’appétit sexuel est une chose, mais libérer les forces du mal en connaissance de cause en était une autre.

Chapitre 6 - Rembourser le Diable

Un excès de bienveillance n’a pas contribué à diminuer les pouvoirs de clairvoyance d’Alex et il n’hésitait à partager ses visions. « Vous serez en prison l’an prochain à cette époque de l’année », a-t-il dit une fois un riche propriétaire terrien du Suffolk que cela a bien amusé. Moins d’un an plus tard l’homme a été incarcéré pour six ans pour abus de confiance. Même si Alex voyait le symbole de la mort il en parlait et ses hôtes et invités lui demandaient de leur en dire plus.

Pendant ce temps, son empathie naturelle l’avait abandonné. Il était riche et indépendant, que les faibles aillent au diable, surtout les femmes. Certaines demoiselles qu’il avait prises comme maîtresses étaient réellement amoureuses de lui, mais il les traitait toutes comme des femmes intéressées ou des prostituées.

A des amis voyeurs qui appréciaient le sexe par procuration, Alex avait l’habitude d’expliquer comment il faisait découvrir la bénédictine aux demoiselles. « On a l’impression que c’est une boisson inoffensive un peu comme un sirop contre la toux et plus la demoiselle était jeune moins elle se posait de question quant à son degré en alcool. Après quelques verres il était facile de l’emmener dans son lit. Une fois sur le lit il fallait encore se battre un peu avec sa robe puis tout se passait comme sur des roulettes. Ce qui était drôle, c’est qu’une fois la première difficulté passée, une fois la robe enlevée, elle se laissait faire. Elles étaient généralement vierges et elles revenaient, nuit après nuit, comme des chiennes en chaleur. »

Ruth était différente, elle ressemblait à une écolière un peu délinquante, mais elle était en réalité une femme de dix-neuf ans, séparée de son mari. Elle était venue à une fête d’Alex avec un ami commun et elle fut un changement apprécié par rapport aux vierges habituelles. Temporairement au chômage, elle était heureuse d’emménager à Riversdale et de lui tenir chaud dans son lit en échange de son hébergement et sa nourriture. Tant qu’elle était sobre, elle était une compagne merveilleuse - égocentrique, mais pleine d’esprit et une experte en imitation. Mais une fois qu’elle avait bu quelques verres cela se dégradait, ses imitations devenaient caustiques et elle s’amusait à répéter des confidences qu’on lui avait faites à ceux à qui cela pouvait faire le plus mal. Cela n’aurait pas eu d’importance si tout le monde avait été éméché comme elle, mais Ruth était toujours ivre longtemps avant tout le monde. Les fêtes d’Alex ont rapidement perdu de leur popularité, beaucoup de ses amis occupaient des postes à responsabilité en ville et de toute indiscrétion de la part de Ruth pouvait avoir des conséquences désastreuses.

Lorsque Alex lui a dit de faire ses valises et de s’en aller, elle n’a pas essayé de demander une seconde chance. En fait, elle est partie immédiatement, bien qu’il lui avait proposé de rester encore quelques jours le temps de trouver où loger.

« J’ai réussi à m’en sortir avant de te connaître » lui a-t-elle dit. « Je pourrais à nouveau me débrouiller toute seule. »

Quelques semaines plus tard Alex l’a vue avec un jeune homme dans un pub de Manchester et elle l’a totalement snobé. Un mois ou deux plus tard, il l’a rencontrée à nouveau dans le même pub mais cette fois elle était seule. Il s’est approché d’elle et lui a demandé comment elle allait et elle lui dit qu’elle avait un petit appartement et un nouvel emploi. Son indépendance a blessé Alex, de quel droit était-elle heureuse alors qu’elle portait encore les vêtements qu’il lui avait achetés ?

« A quelle heure seras-tu chez toi ? » a-t-il demandé sans cacher ses intentions. Ruth lui a donné son adresse et il s’est arrangé pour passer la voir ce soir-là.

Son appartement se composait de deux chambres mansardées dans une maison victorienne à deux ou trois kilomètres de Riversdale, et là leur romance a repris. Il a refusé qu’elle revienne à Riversdale car l’amour dans un grenier, même aussi spartiate que celui-ci, l’excitait bien plus. Mais la passion fut brève et n’a pas duré. Peu après, dans un pub en ville ils ont eu une violente dispute. Ils avaient bu toute la soirée et Alex venait d’acheter une bouteille de vin pour emmener chez elle et elle a commencé à se moquer de ses amis.

« Ils t’utilisent » a-t-elle dit. « Ils n’en auraient rien à faire de toi si tu n’avais pas d’argent, ils font semblant de t’apprécier et de te trouver fascinant. Tu devrais être reconnaissant que je te laisse revenir chez moi pour ne pas être obligé de passer la soirée tout seul. Tu ferais mieux de t’occuper de moi, parce que si je trouve quelqu’un d'autre, tu n’auras plus personne. »

Alex lui a dit une fois de plus qu’il n’avait pas l’intention de l’installer Riversdale, maintenant ou plus tard. « Si tu étais capable de te taire et de te contenter de t’occuper de la décoration tu serais plus qu’un bienfait», a-t-il ajouté.

Elle lui a dit de s’en aller et de ne plus jamais revenir. Alex l’a prise au mot. Insensible à ses larmes et à sa rage, il a posé la bouteille de vin non ouverte devant elle et lui dit qu’il en avait fini avec elle. Blessant, il a ajouté qu’il aurait pu se payer un certain nombre de filles avec ce qu’il avait dépensé pour elle et cela aurait été plus agréable.

Quand il est arrivé chez lui le téléphone sonnait, mais il n’a pas décroché car ce pouvait être Ruth. Le téléphone a recommencé à sonner deux ou trois fois au cours de la soirée. Le lendemain matin il fut réveillé par la police et invité à faire une déposition. La logeuse de Ruth l’avait trouvée affalée sur une chaise dans sa toute petite cuisine à côté d’elle la bouteille de vin était à moitié vide, le gaz s’échappaient de sa gazinière. Elle était morte. Alex a parlé de la querelle et a dit qu’il n’avait pas répondu au téléphone. L’enquêteur a suggéré qu’elle avait entendu d’autres résidents entrer dans la maison et qu’elle avait pensé qu’Alex avait été l’un d’eux, surtout qu’elle avait probablement essayé de lui téléphoner et qu’elle n’y avait pas eu de réponse. En mettant en scène un suicide dramatique elle aurait pu vouloir faire peur à Alex pour que leur histoire redémarre. Mais le plan n’a pas fonctionné et le suicide a réussi.

Alex est sorti du bureau sans pouvoir faire face aux regards de mépris de ceux qui avaient entendu son témoignage. Sans lui, Ruth n’aurait pas renoncé à son emploi. Sans lui, elle ne se serait pas saoulée. Sans lui, elle serait encore en vie. Même son blindage d’égoïsme ne pouvait le soustraire aux reproches qu’il savait avoir mérités.

De temps à autre Alex passait voir sa sœur Joan, mais leur relation n’était plus ce qu’elle avait été. Elle avait épousé Eric, un ancien major du régiment des Green Howards qui travaillait maintenant pour la Manchester Corporation. Tous les deux avaient eu du mal à s’installer. Alex avait offert de les aider, quelques milliers de livres auraient fait toute la différence pour le confort de sa sœur et pour lui ce n’était rien. Mais elle ne voulait pas en entendre parler. Elle lui conseillait vivement de renoncer à sa vie de perdition.

« Je ne crois pas à toutes ces absurdités que tu appelles sorcellerie, mais je crois que tu es lié avec le diable. Pourquoi ? Il suffit de te regarder ! Tu n’as que vingt-huit ans et tu as l’air d’en avoir quarante. Retourne au travail, Alex, je t’aiderai. »

« Tu veux m’aider ? » a-t-il demandé en ricanant, en comparant son pull et sa jupe de prêt à porter avec son costume de prix.

Il rendait également visite à sa mère mais rarement car il n’était pas le bien venu. Elle ignorait comment il en était arrivé là, mais elle savait que ce n’était pas par des moyens honnêtes et Alex n’a rien fait pour la rassurer. Il méprisait la maison misérable de sa famille et leur auto-satisfaction qui lui semblait tout à fait injustifiée. Ses jeunes frères avaient été apprentis dans l’entreprise de carrelage qui avait employé son père ce qui amenait une certaine stabilité à la maison mais leurs salaires étaient bas. Alex aimait se montrer avec ses costumes voyants et ses bagues en diamant et cela l’irritait que ses parents refusent l’argent et les cadeaux qu’il souhaitait leur offrir. Sa mère ne cachait pas son dégoût pour son mode de vie et lui a dit plusieurs fois qu’elle aimerait qu’il change. Comme Alex la méprisait car elle avait accepté les déficiences de son père tout en refusant les siennes, sa mère lui a répondu avec dignité que l’alcoolisme est une maladie alors que la luxure est un vice.

Lorsque le rejet par sa famille devenait trop lourd à porter, Alex allait visiter la salle égyptienne du musée municipal de Manchester et s’asseyait à côté de la petite prêtresse momifiée que sa grand-mère l’avait emmené voir lorsqu’il était un enfant. Là, à côté de la figure ridée, il ressentait la même pitié confuse qui l’avait agité si longtemps et il oubliait pendant quelques heures son égoïsme dérisoire.

L'une des femmes qui vivait à Riversdale à cette époque était fascinée par les couteaux et épées sorcières qu’il avait rassemblés et bien qu’elle ne croyait ni à la sorcellerie ni à l’occulte, elle a accepté d’être initiée afin de pouvoir s’asseoir avec lui dans le cercle pour l’aider à créer du pouvoir. Nuit après nuit, elle a participé aux rituels, elle a répété les chants runiques qu’on exigeait d’elle sans résultat, jusqu’à ce qu’un soir, elle ait entendu le son d’une explosion.

« Cela ressemblait à un coup de feu » a-t-elle dit. « Il n’y a personne dans la maison à part nous n’est-ce pas ? »

Alex lui a assuré que ce qu’elle avait entendu n’était pas encore arrivé, mais c’était sa première approche du futur. Elle n’aimait pas ça. Elle s’est hâtée de sortir du cercle, se refusant à se mêler encore de sorcellerie et elle a essayé de se convaincre que le bruit avait été celui d’une voiture pétaradant à l’extérieur.

Trois jours plus tard, ils étaient en train de déjeuner quand le téléphone a sonné. On avait tiré sur la sœur d’Alex. Il s’est précipité à l’hôpital de Blackpool situé à 80 km de là. Il est arrivé lorsque Joan sortait de la salle d’opération où elle on lui avait fait plus d’une centaine de points de suture. Elle et son mari avaient rendu visite à des anciens amis de l’armée qui pratiquaient le tir de revolver. Un coup de feu était parti accidentellement et Joan avait été dans la ligne de mire.

Pendant deux jours, Alex est resté à l'hôpital à prier pour que les puissances épargnent sa sœur et quand elle a fut hors de danger, il était sûr que c’était grâce à son intervention. Il est retourné à Manchester en étant certain que ses ennuis étaient terminés. Il s’est dit qu’il s’agissait là de la catastrophe que lui avaient annoncée les cartes de tarot. Pourtant, quand il a tiré les cartes quelques jours plus tard, la mort le regardait toujours. Lorsque Joan est sortie de l’hôpital Alex l’a persuadée de venir à Riversdale, sa maison était en train d’être démolie et elle avait prévu d’emménager dans un logement provisoire. Maintenant, il avait une aile de la maison qui avait été transformée à la hâte en un appartement indépendant pour elle et Eric. « Vous pouvez aussi profiter d’une vie de luxe » leur a-t-il dit.

Mais Joan a détesté chacune des minutes des six mois qu’elle y a passés. Bien que Alex n’ait pas organisé de grandes fêtes lors de son séjour et qu’il avait éloigné ses petites amies, elle pouvait se faire une bonne idée du genre de vie qu’il menait.

« Tu as vendu ton âme au diable » lui a-t-elle dit alors qu’il était allé prendre le thé chez elle un jour. « Je sens le mal autour de toi. »

Alex a ri et lui a dit qu’elle avait probablement eu une indigestion.

« Tu as peut-être raison » a-t-elle gémi. « Je ne me suis plus sentie bien depuis que je suis sortie de l’hôpital. D’une certaine façon la douleur ne m’a plus quittée. »

Il l’a regardée de près et pour la première fois il a remarqué sa pâleur, mais elle s’est moquée de sa sollicitude et elle lui a conseillé de s’occuper de ses propres affaires et de ne pas se soucier d’elle.

« Es-tu certaine que ce n’est pas le cancer ? » Les mots furent prononcés avant qu’Alex ne l’ait réalisé.

« Pour l'amour du ciel » a-t-elle protesté, mais elle a accepté qu’on appelle le médecin.

Il l’a envoyée à l’hôpital pour faire des tests et quand elle est revenue à la maison elle a dit à Alex qu’aucun signe de maladie n’avait été trouvé. Pendant son absence, elle avait décidé de quitter Riversdale.

« J’apprécie tout ce que tu as fait pour nous, lui a-t-elle dit, « mais l’atmosphère de cet endroit me déprime. Même à l’hôpital j’ai été plus heureuse qu’ici et je sais que je n’irais pas mieux avant d’être partie d’ici. » Avec réticence, Alex l’a aidée à trouver une maison et à déménager. Elle avait été pour Alex la seule influence stable dans un monde d’instabilité, car, bien qu’il était attaché à ses bienfaiteurs, ils faisaient de lui un enfant gâté. Joan au moins tempérait de critiques son amour pour lui.

Une fois que sa mère l’avait rencontré alors qu’il était allé voir Joan dans sa nouvelle demeure. Elle a demandé à ce qu’il reste à l’écart de sa soeur.

« Je ne veux pas que tu corrompes ta sœur, lui a-t-elle dit. « Tu vis une vie de perversions et tu vas le regretter. Tu ne dois pas nuire à ta sœur. « 

Alex a protesté en vain, il ne voulait que l’aider, mais son aide, économique et personnelle, a été rejetée. Il n’est plus allé voir Joan, et quand quelques mois plus tard il a rencontré Pat sa sœur cadette à Manchester. Elle lui a appris que Jeanne avait été hospitalisée, son cancer était en phase terminale. Il a refusé d’y croire, il a même refusé d’y penser. Quelques semaines plus tard, il a reçu une carte postale de Jeanne disant : « Je suis à l'hôpital, ne m’oublies pas s’il te plait. »

Cependant il n’a pas pu aller la voir. Endurcissant son cœur, il s’est dit que si elle allait mourir, elle devait faire avec, il n’y avait rien qu’il puisse faire pour faire changer cela. Il espérait juste qu’elle s’en aille rapidement pour qu’elle ne souffre plus trop longtemps.

Puis il a appris qu’elle était sortie de l'hôpital et a repris espoir. Est-ce que les médecins et les cartes de tarot s’étaient trompés ? Il s’est précipité à Manchester avec un très grand panier de friandises et de fruits qu’il a apporté à sa sœur.

Elle ne pesait plus que quarante-cinq kilos, elle ressemblait à un squelette vivant.

« Je pensais que tu ne viendrais pas » a-t-elle murmuré. « Ne me laisse plus jamais seule. »

Alex s’est souvenu de tous les bons moments qu’ils avaient passés ensemble lorsqu’ils étaient enfants, les confidences et leur amitié, il a décidé de faire tout son possible pour la garder avec lui.

« J’ai vu un magnifique manteau de fourrure, juste à ta taille », lui a-t-il dit. « Dès que tu seras sur pieds, je te l’offrirai, puis toi, Eric et moi nous partirons pour de merveilleuses vacances. Nous ne sommes jamais partis ensemble… »

Il continué à parler de ce qu’elle allait faire, souhaitant que cela se réalise. Et elle écoutait avec un demi-sourire, heureuse que son frère lui soit enfin revenu.

Chapitre 7 - Le Temps du Châtiment

Chaque jour où Alex allait voir sa sœur, il réalisait son impuissance face à sa souffrance. Il regrettait que sa grand-mère ne lui ait pas dit comment entrer en contact avec d’autres sorcières, car il pensait que s’il avait eu un coven, il aurait eu le pouvoir d’aider Joan. Réalisant que son seul espoir résidait dans le rejet de tout ce qu’il avait acquis grâce à la sorcellerie noire, il a commencé à se débarrasser de ses biens. Ses amis ont été invités à se servir dans ses tapis chinois, ses verres en cristal, ses bijoux Victoriens, son argenterie Géorgienne. Il s’est même débarrassé de ses vêtements, tout ce que lui avait apporté les puissances démoniaques. Finalement il est allé voir Ron et Maud. Il ne pouvait pas leur dire qu’il les avait utilisés comme agents du diable, mais il a dit que sa sœur était mourante et qu’il pensait que la seule façon pour lui de pouvoir se regarder dans un miroir était de couper tout lien avec la vie égoïste qu’il avait vécue. Il leur a demandé de le laisser partir et de ne pas essayer de communiquer avec lui ou de se renseigner sur lui. « C’est la seule façon dont je pourrais apprendre à vivre avec moi-même, a-t-il ajouté.

Maud lui a proposé de faire venir Joan à Riversdale et d’engager des infirmières pour s’occuper d’elle. Ron ne pouvait pas comprendre la nécessité pour Alex à revenir à la pauvreté, mais ils ont accepté tout ce qu’il demandait à la condition qu’il leur écrive de temps en temps. Il est parti à pied avec dans deux valises tout ce qui restait de sa richesse passée.

Eric fut soulagé lorsqu’Alex a emménagé avec eux et s’est occupé d’une partie des soins. Alex restait avec Joan la plupart des nuits et travaillait la journée, il n’était pas loin de l’épuisement. Alex dormait sur le canapé du salon où dormait aussi Joan, de sorte qu’il était à portée de main si elle avait besoin de quelque chose. C’était une patiente difficile, honteuse de son incontinence et de son incapacité à se taire quand la douleur était trop porte. Elle tourmentait son frère par tous les moyens qu’elle connaissait : elle lui demandait de chanter des hymnes, des cantiques chrétiens qui insultaient son dieu des sorcière, elle hurlait qu’elle allait mourir s’il s’éloignait pendant plus de quelques minutes et elle tentait d’imputer ses souffrances à la croyance d’Alex en la sorcellerie.

La nuit, malgré la tension et la fatigue, il se traînait sous sa couverture et luttait contre son désir de dormir, pour invoquer son dieu et demander pardon pour ce qu’il savait ne pas mériter. Fais ce que tu veux de moi, priait-il, mais épargne Joan.

Comme son mal s’est aggravé dans les jours qui ont suivi, Joan criait à son frère de l’aider. « Tu dis toujours que tu as des pouvoirs .... Pourquoi ne les utilises-tu pas pour atténuer ma douleur ? »

Il a posé sa main sur son front, objectant que ça ne marcherait pas car elle ne croyait pas en la sorcellerie, mais sa main l’a calmée et un jour elle lui a serré la main et l’a posé contre sa joue, le premier signe de l’affection qu’elle lui avait manifesté depuis des semaines. « Tu devrais imposer ta main sur des malades », lui a-t-elle dit. « Ce ne sont plus tes mains lorsque tu fais cela et ils ne le font pas pour ton diable. Pour celui qui souffre tes mains sont comme les mains d’un ange ».

Quand le médecin a vu que la fin était proche, il l’a envoyée à l’hôpital. Alex allait la voir chaque jour. Le troisième soir l’infirmière de sa sœur lui a dit qu’elle allait mourir. « Ne vous inquiétez pas si elle ne vous reconnaît pas » lui a-t-elle dit. « Elle est au plus mal et ne réalise pas où elle est. »

Alex est allé jusqu’au lit où Eric tenait la main de son épouse, mais il n’y avait rien qu’il puisse dire ou faire et aveuglé par les larmes, il les a laissé seuls. Joan est décédée quelques heures plus tard. Elle avait trente-un ans.

Les sorcières croient que la mort n’est pas une échappatoire. Fuir un problème et un autre encore plus grand vous attend. Après l’enterrement, Eric a invité Alex à rester avec lui et pendant un certain temps il n’a fait que se laisser aller au fil des jours, las de vivre. Il pensait au suicide, il y avait des médicaments dans la maison, ce qui restait des prescriptions faites à Joan et il pourrait toujours se couper les veines avec ses couteaux rituels. Mais il n’en a pas eu le courage.

En l’absence de revenu et n’ayant pas d’économies Eric et lui ne pouvaient faire qu’un seul repas par jour. Chaque soir, il se rendait à la bibliothèque où il consultait les livres traitant de la magie juive d’Abra-Melin dont on disait qu’elle était très performante en matière de purification. Il a étudié les 360 symboles magiques, portant chacun sur un aspect de la nature et il s’est mis à penser qu’il pourrait peut-être se réhabiliter. Les mois d’humilité physique et de besognes subalternes avaient effacé une partie de la culpabilité que lui inspirait sa pratique de la magie noire. Maintenant il avait besoin d’exercices spirituels pour s’en débarrasser complètement.

Les choses se sont accélérées en 1959 lorsqu’Eric a décidé d’émigrer en Australie. Alex n’avait pas envie de rester seul et pas d’argent pour aller ailleurs. Depuis l’époque où il avait travaillé pour l’entreprise de chimie, les progrès avaient été tels que son savoir en la matière était pratiquement inutile. En l’absence de diplôme, il savait qu’il ne pourrait jamais obtenir un poste similaire. Ayant vécu comme un seigneur pendant six ans et ayant quelques connaissances en matière de mode masculine, il a trouvé un emploi chez un grossiste en vêtements et après trois semaines il a été promu responsable d’une section. Il s’est installé dans un deux pièces tout équipé et s’est mis à se préparer pour les rites complexes de purification. Lors des onze mois suivants, il a passé tout son temps disponible et tout son argent pour acquérir ce qui était demandé par les instructions d’Abra-Melin.

« Toi qui commence cette opération dans la solitude peux choisir un endroit en fonction de son goût dans un petit bois au milieu duquel tu bâtiras un petit autel que tu couvriras d’une cabane ou d’un abri de branches fines, pour que la pluie ne puisse pas tomber dessus et éteindre la lampe et l’encensoir. Autour de l’autel à une distance de sept pas tu prépareras une haie de fleurs, de plantes et de buissons verts de sorte que l’entrée soit divisée en deux parties, l’intérieur où l'autel et le tabernacle seront placés comme dans un temple et l’extérieur qui doit être comme son portique. »

Alex était à des kilomètres de toute forêt mais il en a construite une dans une des pièces de son appartement, après avoir lu dans la proclamation d’Abra-Melin, « Nous devons régir et gouverner selon les moyens à notre disposition. » « Le sol doit être en bois », ordonnait le livre. Alex a enlevé le lino et a nettoyé le plancher.

« L’estrade sur laquelle nous allons invoquer les esprits doit être recouverte de sable de rivière sur une hauteur d’au moins deux doigts ». Alex lui-même a récupéré 75 kg de sable sur un chantier voisin.

« Une lampe d’huile d’olive doit brûler », mais, incapable de payer la lampe où même l’huile, il a acheté des chandelles.

« L’autel doit être creux et à l’intérieur tu dois conserver toutes les choses nécessaires, telles que les deux tenues, la couronne ou la mitre, la baguette, l’huile, la ceinture, le parfum et toutes autres choses qui peuvent être nécessaires ». Alex a utilisé une table de chevet.

Les tenues nécessaires étaient « une chemise ou une tunique de lin, large et blanche, avec des manches bien taillées et une grande tunique de soie cramoisie ou écarlate avec des broderies dorées ne descendant pas plus bas que les genoux. Tu feras une ceinture de soie de la même couleur que la tunique et tu auras sur la tête une belle couronne ou un filet tissé de soie et d’or. » Alex a passé des semaines à rechercher des matériaux appropriés et à coudre les vêtements à la main et il a fait la couronne de fil d’or (celui qui sert à enfiler les colliers) et de velours rouge.

« Une baguette d’amandier, lisse et droite » a été façonnée à partir d’une très grande cheville.

« Tu prieras le saint ange pour qu’il daigne signer ou écrire sur un petit carré ou une plaque d’argent que tu auras faite à cet effet ». Il a utilisé le dos en argent d’une montre à gousset que sa mère lui avait offerte des années plus tôt.

Se procurer méticuleusement l’équipement détaillé dans le livre n’était qu’une partie de ce qui était indiqué. Pendant onze mois il a dû accomplir quotidiennement des rituels.

Si tu es ton propre maître et si cela t’est possible, libère-toi de toutes tes occupations et abandonne toutes tes relations et des conversations banales et vaines, mène une vie tranquille, solitaire et honnête. Si avant tu avais été un homme méchant, débauché, avare, luxurieux et fier, cesse et fuis tous ces vices, pense que ce fut l’une des raisons principales pour lesquelles Abraham, Moïse, David, Jean et d’autres saints hommes se sont retirés dans le désert jusqu’à ce qu’ils aient acquis cette science et magie sacrées.

Alex s’était occupé de tout cela en dehors de ses heures de travail. La maison dans laquelle il vivait n’avait pas de salle de bain et comme les instructions d’Abra-Melin exigeaient un bain rituel quotidien, il a dû acheter une baignoire en métal. L’eau de son bain devait être vidée pour que personne d’autre ne la touche, ce qui signifiait pour lui des déplacements fréquents jusqu’aux lavabos dans l’arrière cour.

Quand il a senti qu’il maîtrisait la compréhension de la magie, la pratique des rituels et de l’auto-préparation, il a choisi une date pour la cérémonie : les vacances de Pâques, à ce moment il aurait trois jours pleins de congés, le temps exact nécessaire aux rites de purification.

La cérémonie a été précédée par un jeûne de neuf jours où il n’a pu rien manger et il n’a rien bu de plus fort que du jus d’orange. Bien que les préparatifs étaient quelque chose de neuf pour lui, les rituels étaient d’une certaine manière comparables à ceux de la sorcellerie, car si un magicien n’est pas nécessairement une sorcière, de nombreuses sorcières sont aussi des magiciens, la différence principale étant qu’un magicien peut travailler seul, et il le doit souvent, alors que sorcières ont besoin d’un coven, et les dieux qu’ils invoquent ont des noms différents.

Au début des trois jours de purification, Alex a verrouillé la porte de sa chambre et, comme un géant qui se promenait à Lilliput, il s’est assis devant sa forêt miniature et s’est mis à invoquer le pouvoir – avec crainte tout d’abord puis avec plus d’audace à mesure que les sorts et incantations s’emparaient de lui. Jour et nuit, avec de brèves pauses le temps de boire de l’eau et de dormir assis, il a poursuivi, ne doutant jamais qu’il parviendrait à atteindre son but. Mais il n’avait aucune indication quant à la façon dont cela se concrétiserait.

Puis le dernier jour il a entendu un bourdonnement dans l’air, il se sentait faible et abattu et il a vu de petites crêtes se former dans le sable devant lui. Obéissant aux instructions qu’il avait apprises par cœur, il a recopié les mots qui apparaissaient, les uns après les autres, à la surface du sable. Il s’agissait des noms des esprits qu’il avait invoqués. Puis, sur la surface de l’argent, il a vu une goutte qu’il a prise pour la marque de l’ange. Répétant les noms qui étaient apparus dans le sable, Alex a demandé aux esprits de se faire connaître, de l’aider et le conseiller, de le purifier et le réconforter. L’air a frémi, puis ce fut le calme et la voix, quand elle parlait, semblait venir de tous les coins de la pièce.

« Tu vas parler au monde de ce que tu as. Tu seras persécuté à cause de cela, tu vas perdre des amis, tu vas tout perdre avant de recevoir la récompense du travail que tu as entrepris. »

Il y a eu un tremblement dans l’air et puis plus rien. Le charme était rompu. Epuisé mais heureux, Alex a essayé de ne pas être déçu par le message obscur, il n’offrait pas beaucoup de réconfort, mais il pensait que son dieu devait lui avoir pardonné. Il a enlevé les objets et vêtements et a remis la pièce dans son état normal.

Après s’être remis de l’épreuve, il a consacré ses loisirs à la recherche d’autres sorcières sans révéler qu’il en était une lui-même. Un soir, en regardant la télé chez un ami il vu une jeune fille prétendant être une sorcière qui disait : « Puis, je lève mon athamé pour créer le cône de pouvoir . . . »

Pour Alex ce fut comme s’il avait été foudroyé, ces mots étaient tirés du Livre des Ombres. Est-ce que cette demoiselle en avait une copie ?

Il a tout de suite écrit aux studios de télévision en joignant une lettre à transmettre à la demoiselle. Il a dû attendre trois semaines avant d’avoir une réponse l’invitant à en dire plus sur lui-même.

Alex a répondu qu’il s’intéressait à la sorcellerie et qu’il aimerait rencontrer de vraies sorcières. Environ une semaine plus tard, après son travail, un étranger l’a appelé.

« Je suis un ami de la sorcière à qui vous avez écrit » a-t-il expliqué. « Elle et son mari ont une petite réunion de leur coven ce soir et ils se demandent si vous voulez venir.

Le jeune homme a emmené Alex dans une maison à quelques kilomètres de là, ils sont arrivés les premiers. Tout en gardant secret son état de sorcière, Alex s’en voulait d’être aussi prudent, mais les vieilles habitudes ne sont pas faciles à changer. Dès qu’il a pu, il a orienté la conversation sur les rites des sorcières, mais la femme qui se qualifiait elle-même de grande prêtresse, a vaguement fait référence à Diane la déesse des sorcières et a refusé d’en dire beaucoup plus. Alex fut ragaillardi quand les autres sont arrivés et l’hôtesse a dit que le groupe allait maintenant tracer le cercle.

Une fois encore il a été déçu, car, au lieu de sortir l'épée, l’athamé, l’autel et les pentacles que lui et sa grand-mère utilisaient, le groupe a regroupé des chaises et formé un cercle semblable à celui d’une réunion spirite. Alex a essayé de poser des questions sur les rites, mais les participants croyaient sincèrement qu’ils pratiquaient la sorcellerie. Peut-être était-il l’unique sorcière encore sur terre.

Les années avaient enseigné à Alex que de nombreux covens utilisent des rituels très différents de ceux de sa grand-mère, mais la plupart d’entre eux présentent des similitudes basiques, comme les noms des Gardiens des Tours de Guet, les points cardinaux symboliques du cercle - Boreas au nord, Zephyrus à l’ouest, Eurus à l’est et Notus au sud. A cette époque pourtant il n’avait pas l’expérience des pratiques des autres groupes et il était profondément déçu. Sur le chemin du retour il l’a dit au jeune homme qui l’avait amené et lui dit qu’il ne reviendrait plus.

« Je ne te blâme pas » fut sa réponse. « Ils m’ont promis de m’initier depuis des semaines et je commence à croire qu’ils ne savent pas comment faire. »

Alex l’a questionné et a décidé de lui faire confiance. « Je suis une sorcière, initiée au troisième degré » a-t-il annoncé et il a expliqué qu’il ne pouvait pas prendre part à des pseudo-séances spirites comme celle à laquelle ils venaient d’assister. Il ne s’agissait même pas d’imitations de véritables Esbats - les rencontres du coven. Il a ajouté qu’il cherchait un moyen de trouver de véritables sorcières afin de pouvoir pratiquer son culte avec elles. « Initie-moi » l’a exhorté son compagnon. « Tu aurais alors un coven de deux personnes et je te promets que je ferai tout ce que tu me demanderas. »

Alex a expliqué qu’aucune sorcière homme ne peut initier un autre homme et qu’une femme ne peut initier une autre femme. Les lois naturelles de la sorcellerie, qui considèrent l’homosexualité comme un déni du principe de base de la fertilité, insistent pour que l’homme soit toujours associé à la femme, en particulier lors d’une cérémonie aussi personnelle que l’initiation.

Quelques jours plus tard, le jeune homme est revenu et a demandé si Alex acceptait de l’accompagner chez des amis qui pourraient peut être l’aider. « ce sont de fervents chrétiens, des évangélistes, mais ils sont désireux d’obéir aux enseignements de l’Ancien Testament et parler avec les anges et ils seraient prêts à utiliser la sorcellerie y parvenir. »

Bill et Eunice se sont avérés être des croisés du renouveau de christianisme et alors que Bill était prêt à invoquer des dieux étrangers, sa femme était réticente. Elle estimait que cela désobéissait à l’enseignement du Christ. « Mais les apôtres eux-mêmes disaient : « Recherchez vos dons » lui a dit Alex, « et dans la liste de ces dons il y avait celui de parler avec les anges. Refuserais-tu à ton époux le droit d’obéir, juste parce que tu es pieuse ? » Elle a admis avoir des préjugés, mais elle a demandé des précisions avant de s’engager plus. Alex lui a expliqué qu’il avait maîtrisé le système de magie d’Abra-Melin qui, tout en étant proche de la sorcellerie, était différent puisqu’il pouvait être pratiqué par des non-sorcières, et les messages pouvaient provenir d’ailleurs que de ce monde.

Finalement il a été convenu que les trois, avec le fils âgé de douze ans du couple, coopéreraient pour faire de la magie. Ils savaient que la préparation prendrait des mois avant même de pouvoir commencer la cérémonie. Ils devaient fabriquer des épées cérémonielles avec une garde en cuivre, des encensoirs et des tuniques diaphanes et ils devaient se préparer en étudiant les symboles qui les aideraient à interpréter les messages qu’ils pourraient recevoir. Nuit après nuit, Alex se précipitait chez ses amis après le travail pour leur enseigner ce qu’ils avaient à savoir et les former, mais il voulait aussi trouver le moyen d’en savoir plus sur la science sorcière. Il voulait aller au-delà de ce que lui avait enseigné sa grand-mère pour pouvoir combiner sorcellerie et magie ce qui les rendraient toutes deux plus efficaces. Il a dit à Bill ce qu’il pensait et celui-ci lui a conseillé d’aller à la bibliothèque Rylands à Manchester. « J’ai entendu dire qu’ils ont d’anciens manuscrits inestimables et qu’ils ont même un exemplaire des Clavicules de Salomon. Ne s’agit-il pas d’une sorte de manuel pour sorcières ? » a-t-il demandé.

Alex a confirmé que Les Clavicules de Salomon était l’un des rares livres de base de la sorcellerie ayant traversé les siècles en restant quasiment dans sa forme originale et il a admis qu’il ne savait pas qu’il en existait des exemplaires ailleurs qu’au British Museum.

Le lendemain, Alex a été convoqué au bureau de son directeur et on lui a dit qu’on n’avait plus besoin de ses services.

« Je n’ai rien à redire à votre travail », lui a dit son patron. « Mais on m’a dit que vous êtes une sorcière et que vous n’hésitez pas à en parler. »

Bien que son Livre des Ombres l’autorise à nier qu’il était une sorcière, Alex estima que son travail avait rempli sa mission qui était de lui donner le temps et l’argent pour se remettre à flot sans avoir recours à la sorcellerie noire. Il a avoué qu’il était une sorcière et il a décidé de quitter la société à la fin de la semaine. Déterminé à ne pas être contraint de vivre sur ses économies, il a commencé à chercher immédiatement un nouvel emploi. Ce soir là, dans les offres d’emploi du journal il est tombé sur une annonce « Grand bibliothèque de la ville recherche aide bibliothécaire. Contacter la Bibliothèque John Rylands à Manchester. »

Alex a tout de suite rédigé sa lettre de motivation et deux jours plus tard il a été convoqué à un entretien. Dès qu’il est entré dans le bâtiment, il s’est senti chez lui. Construit comme mémorial à un marchand de coton du Lancashire, fervent chrétien, la bibliothèque était un monument de pierre et de bois. Alors qu’au premier regard le bâtiment ressemblait à une église, un regard plus attentif permettait de reconnaître la marque d’un maçon formé à la sorcellerie. Si l’on regardait au dessus des piliers il y avait des sculptures avec des visages de diables, de chats, de démons, de lutins et de dragons cachés dans les coins et les cavités. Dans la salle où a eu lieu l’entretien, Alex a eu du mal à ne pas focaliser son attention sur les magnifiques papyrus et les factures d’achat d’esclaves en provenance d’Egypte.

Les salaires, a expliqué le bibliothécaire, étaient très bas, seulement huit livres par semaine, ce qui, en 1963, était le salaire le plus bas possible. Alex lui a dit que l’argent n’avait pas d’importance, il aimait les livres et voulait en prendre soin. Le bibliothécaire l’a regardé avec curiosité, il était surpris et heureux d’avoir trouvé un homme qui, bien que modestement vêtu, pouvait dédaigner l’argent pour l’amour des livres. Il a été engagé sur le champs. Pour Alex, aller travailler c’était comme se rendre dans un temple. Vêtu de son unique beau costume, il s’est présenté dans la salle principale le lundi matin. On lui a fait faire le tour de la bibliothèque et on lui a dit quels livres et quels manuscrits épousseter, comment les gérer et comment s’occuper des reliures en cuir. Chaque jour dès la première heure il devait épousseter les casiers à manuscrits et les meubles à l’étage principal, puis il devait passer au sous-sol où, dans un dédale de tunnels, tous éclairés et subdivisés en tunnels plus petits, il pourrait commencer son travail secret, récolter la connaissance qu’il recherchait.

Il ne lui a fallu que quelques jours pour trouver la section égyptienne. Dès lors, peu de livres étaient dépoussiérés parce qu’Alex remplissait carnets après carnets de détails de rituels, d’invocations et de plans. Le jour où il a trouvé les Clavicules de Salomon, il a oublié d’aller déjeuner, il était trop absorbé par les chants, nombre d’entre eux avaient été utilisés par sa grand-mère lors de ses esbats et sabbats. Les autres livres étaient négligés, il était totalement absorbé par les Clavicules car elles regroupaient les connaissances qu'il avait et celles qu’il espérait trouver. Mais il se demandait comment il pourrait réussir à le recopier entièrement - il lui faudrait des années pour dessiner les nombreux pentacles et les symboles hébreux compliqués.

C’est Bill qui a proposé une solution risquée : si on peut emprunter le livre, il s’arrangerait pour avoir fait des photocopies de chaque page. Mais quand Alex a essayé de cacher le livre sous sa veste, il avait l’air tellement coupable qu’il savait qu’il se ferait prendre avant d’avoir atteint la sortie. Il a décidé de démonter le livre, d’emprunter quelques pages à la fois et de cacher le reste du livre derrières d’autres ouvrages pour que personne ne découvre son état.

La première fois qu’il a quitté la bibliothèque avec un petit rouleau de ces précieuses pages caché sous sa veste, il pensait qu’il allait sentir la main du gardien se poser sur son épaule à chaque pas qu’il faisait. Bill les a emmenées au travail et les a fait copier et Alex les a rapportées à la bibliothèque pour les échanger contre une nouvelle série. Finalement, l’emprunt quotidien de pages du manuscrit est presque devenu routinier. Plus tard, il a regretté sa nonchalance. S’il avait pris la peine d’utiliser ses pouvoirs de voyance, il aurait entrevu les difficultés à venir.

Chapitre 8 - A la recherche des Anges

Dans un journal local, un article sur deux jeunes hommes qui souhaitaient faire une expérience mystique a incité Alex Sanders à leur écrire pour leur demander s’il pouvait les aider. Leur réponse l’a poussé à les rencontrer rapidement à Wilmslow dans le Cheshire, un des jeunes hommes ayant résidence secondaire non loin de là. Ils souhaitaient pratiquer la magie afin d’invoquer le diable. Alex, étant sorcière, ne considérait pas le diable comme un être mauvais, mais plutôt comme un petit dieu ou un ange auxiliaire, il était heureux d’y prendre part.

Une fois que les préparatifs pour la purification et l’aménagement de la pièce furent prêts, ils ont invité Alex à passer la soirée avec eux dans la maison. Alex n’a pas pris part à l’élaboration du cercle, ce devait être leur expérience, il n’a participé qu’en précisant les rituels hébraïques qui pourraient y être incorporés. Les deux jeunes hommes connaissaient différents systèmes de magie mais n’y connaissaient rien en sorcellerie. Ils étaient chrétiens pratiquants, l’un étant le trésorier honoraire d’une association chrétienne. Les deux jeunes gens étaient issus de familles de la grande bourgeoisie du comté et étaient on ne peut plus secrets quant à cette expérience. Invoquer le diable n’aurait pas été du goût de leurs parents ou employeurs.

Ils ont suivi scrupuleusement le rituel compliqué, ils ont invoqué le diable, en récitant des incantations et en faisant des offrandes, A1ex était le médium par lequel le diable devait se manifester. Pendant un moment, rien ne s’est passé, puis la température a semblé fluctuer énormément et ce fut l’enfer. Une table basse s’est retournée et s’est fracassée contre le mur. Un coffre très lourd en chêne à traversé la pièce et a foncé dans un fauteuil derrière l’un des hommes, une machine à écrire s’est soulevée d’elle-même et a manqué Alex de peu alors qu’il se cachait avec les autres, la machine a atterri dans un coin se brisant en une masse de débris tordus. Puis Alex a senti un courant d’air et il s’est retrouvé projeté à travers la pièce. Rassemblant tout son courage, il a pratiqué l’exorcisme pour chasser les puissances en exhortant ses compagnons à faire de même. Les puissances s’en sont en allées.

« Nous ne devons plus jamais nous revoir, » leur a déclaré Alex en constatant les dégâts. « Nous aurions tous pu être tués. Nous avons de toute évidence joué avec des pouvoirs que nous ne sommes pas capables de maîtriser et je n’aime pas ça. »

Même si les hommes n’avaient rien dit qui puisse suggérer qu’ils se mêlaient de magie noire, Alex sentait que la manifestation ne pouvait avoir été causée par le mal, même si elle aurait pu venir du subconscient de l’un d’eux. Les trois ont nettoyé les dégâts et se sont juré de ne pas parler de leur expérience et de ne jamais recommencer. Les deux jeunes hommes ont aussi promis de ne plus revoir Alex. Mais l’un d’eux a parlé. Un journaliste local a entendu une version déformée de l’histoire et a écrit à Alex Sanders pour lui demander des précisions avant d’écrire un article détaillé sur l’incident. Alex savait que cette publicité causerait du tort à ses amis qui étaient déjà bien ébranlés, même celui qui avait de manière irresponsable rompu son serment de silence. Il a négocié avec le journaliste pour qu’il ne divulgue pas de cette histoire mais qu’il parle plutôt d’une meilleure qu’Alex se proposait de lui raconter. Le reporter a accepté et Alex a organisé une réunion du coven où le journaliste et un photographe pourraient assister à une cérémonie d’initiation. Bien sûr, il ne pourrait pas s’agir d’un véritable rituel mais les journalistes ont accepté puisqu’il s’agissait d’un véritable rituel magique.

Alex Sanders a organisé une assemblée du coven où un journaliste et un photographe pourraient assister à une cérémonie d’initiation. Bien sûr, il ne pourrait pas s’agir d’un véritable rituel mais les journalistes ont accepté puisqu’il s’agissait d’un véritable rituel magique.

Alex a fait venir Bill et quatre autres amis, il s’est aussi procuré des vêtements décorés à la hâte avec des répliques de symboles magiques tirées des Clavicules de Salomon et a rédigé une cérémonie d’initiation composée pour moitié de magie égyptienne et pour moitié de sorcellerie. Au fond de la forêt d’Alderley Edge dans la banlieue de Manchester, ils ont pratiqué leur rituel bâtard, un rituel comme on n’en avait jamais célébré auparavant et que plus personne ne célèbrera. Il était totalement vide de sens, sauf pour les journalistes qui l’ont décrit dans leur article comme de la « magie noire » et illustré de photographies de personnes prostrées vêtues de vêtement décorés. Quand Alex Sanders est arrivé au travail le lundi matin suivant, il fut convoqué dans le bureau du bibliothécaire. Lors du week-end le personnel de la bibliothèque avait reconnu Alex sur les photos du rituel et ils avaient aussi vu les symboles égyptiens sur ses vêtements. Comment, se sont-ils demandés, un simple employé comme lui, tout juste bon à épousseter les livres, peut-il savoir tant de choses sur la mystique orientale à moins d’avoir accès à des livres inestimables tels que ceux de la Bibliothèque John Rylands où travaillait Alex ? Une recherche immédiate a été ordonnée. Ils ont trouvé que la section égyptienne était celle qui était la mieux dépoussiérée et que tous les livres n’étaient pas tout à fait à leur place. Une recherche plus poussée a révélé que les Clavicules de Salomon était manquant.

Au début, Alex a nié avoir pris le livre et il a essayé de s’en tirer. Puis il a admis qu’il l’avait emprunté, mais seulement quelques pages à la fois. Où donc étaient la reliure et les pages qu’il avait prétendument ramenées ? Alex n’a pas été autorisé à participer lui-même aux recherches mais il a donné toutes les explications possibles quant au lieu où il pensait qu’elles étaient cachées, derrière d’autres livres sur une autre étagère. On lui a signifié qu’il était suspendu de ses fonctions jusqu’à ce que les documents soient retrouvés et il a été renvoyé chez lui en attendant sa sanction.

Un des responsables, croyant qu’Alex disait la vérité et qu’il rendrait toutes les pages qu’il avait encore chez lui, a proposé d’essayer de lui faire conserver son emploi. « Je suis certain que vous avez fait fausse route en pratiquant la sorcellerie, si vous promettez de revenir sur le droit chemin peut-être serez-vous en mesure de rester ».

Indigné, Alex lui a dit qu’il était une véritable sorcière, formé par sa grand-mère et que la seule raison pour laquelle il avait cherché à travailler dans la bibliothèque c’était pour avoir accès aux Clavicules de Salomon. Cette après-midi, alors qu’il attendait le retour des pages qui étaient en train d’être photographiées, Alex a reçu la visite de deux détectives. Les responsables de la bibliothèque avaient signalé la perte à la police mais ne souhaitaient pas porter plainte. Les détectives ont jeté un œil au cercle qu’il avait peint sur le sol et on dit : « Vous ne croyez tout de même pas à ces conneries ? »

« N’essayez même pas de mettre un pied dans ce cercle » a averti Alex qui avait oublié sa position délicate « si vous tenez à la vie, restez à l’écart, sinon vous emporterez avec vous des choses dont vous ne pourrez jamais vous débarrasser. »

Ils ont ricané mais ils ont tous deux pris soin de ne pas marcher dans le cercle. Ils ont ensuite expliqué qu’ils étaient venus récupérer le livre qu’il avait volé et qu’ils refusaient de croire que, hormis les quelques pages qui étaient en train d’être photographiées, tout était à nouveau dans la bibliothèque. Alex a décidé de les y accompagner et de retrouver le livre pour eux, sous leur contrôle. Mais dans sa détresse, Alex avait oublié où il l’avait caché et tous les après-midi, lui et ses spectateurs ont fouillé les étagères à la consternation de personnel de la bibliothèque dont le travail était de tout remettre en place. Finalement, à la surprise de tous, Alex a retrouvé le livre démantelé, mais les détectives doutaient encore qu’il s’était contenté de l’emprunter.

« En tout cas, avec un livre aussi précieux que cela, vous serez probablement envoyé en prison, vous l’avez démonté et vous avez admis qu’il y a encore des pages manquantes » a dit l’un des policiers. Alex a été autorisé à rentrer chez eux à condition que les pages manquantes soient entre les mains de la police à vingt heures. « Demandez-moi lorsque vous arriverez au siège de la police» a déclaré un détective, un sergent, qui a donné son nom à Alex Sanders.

« Je vous communiquerai alors les accusations auxquelles vous aurez à répondre. »

Envisager l’idée de la prison était vraiment terrible pour Alex. Il s’est précipité à Stockport chez Bill pour récupérer les pages manquantes puis il est allé chez lui en toute hâte, il a retiré ses vêtements, a rassemblé ses outils et a pratiqué la sorcellerie pour lui-même. Il a prié pour pouvoir sortir libre ce soir du poste de police et d’éviter d’être accusé d’un vol qu’il n’avait pas commis. Il a tout juste eu le temps de s’habiller avant de se précipiter pour attraper le bus pour aller au poste de police. Il n’y est arrivé que quelques minutes avant vingt heures.

Il frappa à la première porte du couloir et un policier lui a ouvert. A l’intérieur il y avait une trentaine d’autres personnes assises en rangs, en train de taper à la machine. Alex a expliqué qu’on lui avait demandé de remettre un paquet au sergent dont il cita le nom. On lui a dit que le sergent avait été appelé sur un cas urgent et qu’il ne serait pas de retour avant quelques jours. Heureux, Alex a laissé le paquet et s’en est allé. Le lendemain, il reçut une lettre recommandée de la bibliothèque où se trouvait sa carte de sécurité sociale ainsi qu’une lettre lui signifiant qu’ils se passeraient de ses services. Il savait alors que l’affaire était clause.

Alex Sanders était sans argent et sans travail, mais cette fois il était en accord avec sa religion. Il sentait qu’il avait expié son excursion dans le monde de la magie noire et qu’il pouvait maintenant se lancer dans le travail pour lequel il se sentait destiné. Mais il devait d’abord prendre le temps d’apprendre par cœur tout ce que les Clavicules de Salomon pourraient lui apprendre sur la sorcellerie.

Mettant son orgueil de côté, il est allé voir ses bienfaiteurs et leur a expliqué que sa période d’errance était maintenant terminée. Ron a essayé de le convaincre de venir vivre avec eux et Maud, qui semblait avoir finalement accepté la mort de son fils, a confirmé cette invitation. « Nous ferons tout notre possible pour t’aider » a-t-elle promis. Mais Alex savait que ce n’était pas ce qu’il devait faire. Au lieu de cela il a accepté avec reconnaissance une petite pension alimentaire hebdomadaire, juste assez pour se nourrir frugalement, et quelques centaines de livres avec lesquels il a acheté une petite maison en mauvais état sur Oldham Road, dans le quartier de Newton Heath à Manchester.

Il s’est appliqué à étudier chaque jour et chaque soir il enseignait à Bill et Eunice comme sa grand-mère l’avait fait pour lui. Bien qu’ils soient chrétiens et évangélistes, ils ont décidé qu’ils voulaient être initiés en sorcellerie. Lors d’une cérémonie toute simple, en utilisant les rituels antiques, mais sans faire couler de sang, il a fait d’Eunice une sorcière. Quelques semaines plus tard, elle a à son tour initié son mari. Alex avait son premier coven, même s’il n’était pas composé de onze sorcières plus un grand prêtre et une grande prêtresse. Bien que le couple n’était que des sorcières du premier degré ils avaient été correctement initiés. C'était un début. Pour réaliser le désir de Bill d’invoquer des anges mineurs, ils ont utilisé le système magique de Salomon. En magie, les anges ne sont pas les créatures ailées des chrétiens ni les âmes des défunts. Ce sont des esprits issus du divin, la puissance centrale de l’univers et les magiciens et les sorcières croient que les mortels qui suivent les bons rituels peuvent leur demander de l’aide et des conseils.

Bill et Eunice ont accepté que leur fils âgé de douze ans soit utilisé pour invoquer la puissance, on pense qu’un enfant vierge représentant la pureté pourra trouver la faveur des esprits.

La semaine précédente ils avaient fait des préparatifs, le plus ardu a été de collecter deux kilos de pétales de rose destinés à être séchés et transformés en encens. Selon le rituel magique, ils ne pouvaient être collectés qu’entre deux et trois heures du matin et comme ils n’avaient pas de rosiers, le coven faisait des incursions dans des jardins partout dans le quartier jusqu’à ce qu’il n’y ait plus une rose dans tout le secteur.

Ils ont tracé un cercle élaboré entouré de pentacles et des tours de guet symboliques. L’enfant était assis un peu à l’écart dans un petit triangle. Il devait être utilisé comme médium par qui des voix pourraient s’exprimer.

A dix neuf heures, ils ont pris leur place dans le cercle et ont commencé leurs incantations. L’odeur d’encens de rose emplissait la pièce. Heure après heure, ils ont appelé les dieux en répétant les chants et les gestes secrets selon les instructions des Clavicules de Salomon, mais sans résultat. A minuit, ils ont tout recommencé, gardant le silence entre les invocations. Soudain, le garçon s’est raidi et s’est mis à crier : « Peur, peur, peur » et est tombé comme s’il s’était endormi. Quand il s’est réveillé, il ne s’est plus souvenu qu’il ait parlé.

Alex s’est demandé s’il s’agissait là du message. Il a demandé à Bill s’il avait peur de continuer.

« Bien sûr que l’on peut continuer, je n’ai pas peur » a-t-il dit, mais Eunice était effrayée. Elle a admis qu’elle a détesté chaque minute, que chaque volute de fumée la terrifiait et qu’elle était certaine de s’évanouir si un ange se manifestait.

« Tu ne peux pas abandonner maintenant » a protesté Alex et il a demandé à Bill de donner à son épouse un verre de vin pour qu’elle retrouve son courage. Une fois de plus ils ont tracé le cercle, allumé l’encens et débuté le rituel. Après un moment, la fumée a commencé à former des dessins au centre du cercle, mais il ne s’est rien passé d’autre et Bill ne s’attendait plus à rien.

« Ca ne sert à rien » a-t-il soupiré « ça ne marche pas ... »

La voix de son fils l’a interrompu, une voix étrangement puissante et profonde.

« Que cherchez vous ? »

Aussitôt Bill a demandé : « Je veux voir un ange. »

« Quel ange? »

Alors que Bill hésitait, Alex a dit: « Michael, l’archange. »

« Essayez pendant dix jours » dit la voix, les derniers mots étant à peine audibles.

Ils ont essayé de le rappeler pour trouver ce que cela signifiait, mais sans succès. Alex a décidé qu’ils ne pouvaient pas en rester là. Il a effacé le cercle magique et a tracé un simple anneau de sorcières ». Lui et Eunice ont pénétré dans le cercle et ont invoqué les esprits, demandant ce qu’il fallait faire.

« Vous devez avoir le cercle avec un cristal dedans » fut la réponse.

« Mais je ne connais ce cercle » a-t-il dit « Où puis-je le trouver ? »

« Le mage, le mage » répéta la voix.

« Qu’est-ce que c’est ? Est-ce un livre ? »

« Oui ».

« Mais où vais-je le trouver ? »

« Là où sont les livres, dans une bibliothèque » lui a-t-on répondu.

Mais le livre n’était pas dans la bibliothèque où Alex Sanders s’est rendu le lendemain, il avait été volé. Le bibliothécaire lui a suggéré d’essayer la bibliothèque de l’Université de Manchester. Là Alex a pu lire un exemplaire du « Mage » de Sir Francis Barrett, un livre datant du début du XIXè siècle. Il y a trouvé une description d’un cercle noir contenant un cristal en forme d’œuf à travers lequel se manifestent les anges. Après avoir pris des notes détaillées sur les incantations, Alex, rejoint par Bill, a commencé à rechercher le cristal dans les magasins d’antiquités de la ville. Il en ont finalement trouvé un.

Pendant dix nuits ils ont créé un nouveau cercle dans l’ancien et regardé dans le cristal au travers de la fumée de l’encens et lors de la dixième nuit l’ange est apparu dans le cristal. Son message était bref et, à la grande déception d’Alex, il a dit à Bill de ne pas s’éloigner de ses convictions chrétiennes, mais d’enseigner sa religion lors de classes où l’on pouvait apprendre que la foi doit apporter le bonheur.

Eunice et Bill étaient satisfaits de l’expérience et soulagés à renoncer à la sorcellerie qui, selon eux, n’avait rien à leur offrir. Ils ne voulaient plus connaître l’avenir maintenant qu’ils se sentaient confirmés dans leur foi. Ils ont remercié Alex d’avoir rendu cela possible et ont pris la résolution de ne plus se mêler d’occultisme.

Une fois encore Alex était seul, même si une jeune fille prénommée Margot et son fiancé qui avaient un peu étudié la sorcellerie et demandaient maintenant à être initiés. Alex a commencé à former un nouveau coven, ressentant amèrement la loi sorcière, datant d’une époque plus sombre, qui interdisait à une sorcière d’utiliser ses pouvoirs pour rechercher d’autres sorcières. Bien qu’il estimait que la chasse aux sorcières n’existait plus et qu’il n’y avait donc aucun danger à ce qu’une sorcière connaisse le lieu de résidence d’une autre sorcière, il n’a pas eu le courage moral de violer une loi que sa grand-mère avait si profondément ancrée en lui. Mais il se sentait poussé à continuer ses recherches. Outre le réconfort qu’il a tiré de la compagnie d’autres sorcières, il avait l’intention de diffuser le culte et d’éliminer les préjugés négatifs à son encontre.

Chapitre 9 - Le Mauvais Apprenti

Après avoir initié Margot et l’avoir laissée initier son fiancé, Alex Sanders a commencé à former un coven complet. La bague sorcière secrète que lui avait donnée sa grand-mère lors de sa propre initiation, a été sortie de sa cachette et modifiée pour être à sa taille. Il la portait maintenant en public et souvent les gens l’interrogeaient quant à la signification de ses symboles cabalistiques. Alex en profitait pour prêcher la bonne parole. C’était plus facile qu’il ne l’avait pensé, car bien que de nombreuses personnes étaient perturbées par le mot « païen », elles étaient intriguées par la promesse de clairvoyance et de possibilité d’influencer l’avenir. Lorsque le premier coven eut treize membres, un autre a été formé, puis un autre, et comme des non-sorcières étaient désireuses d’en savoir plus sur la sorcellerie, Alex s’est mis à donner des conférences et il fut invité à s’exprimer à la télévision. Il s’est servi des honoraires perçus pour louer un appartement à Chorlton où il pourrait organiser des séminaires, un soir par semaine, pour répondre aux questions et permettre à ceux suffisamment intéressés de rencontrer les membres d’un de ses covens. De nombreux visiteurs ont demandé à être initiés et un an plus tard il avait des covens dans de nombreuses régions du pays.

Il n’était pas toujours possible de bien se renseigner à l’avance sur tous les initiés et Alex eut quelques mauvaises surprises. Un garçon de dix-huit ans, originaire de la région des Midlands a été initié dans le coven d’Alex et a travaillé avec diligence jusqu’à ce qu’il sente qu’il était prêt pour le second degré. Avant cela il devait prouver qu’il pouvait réellement invoquer le pouvoir, s’en servir de façon efficace et être en mesure de le bannir. (Les sorcières expérimentées disent qu’elles peuvent voir le pouvoir comme une lumière bleue entourant le cercle.) Il a invité Alex à passer le week-end chez lui. La veille du jour où devait avoir lieu l’initiation, ils sont montés dans la chambre qui avait été préparée. Ce fut un lit à une place pour Alex et un sac de couchage pour le jeune homme. Le garçon souhaitait expérimenter des rituels du feu et ils ont invoqué le dieu Set pour qu’il les protége. Alex a tracé le cercle, littéralement avec de la craie sur le plancher nu, et spirituellement avec son athamé. Le périmètre du cercle comprenait le lit mais pas le sac de couchage. Puis ils ont invoqué le pouvoir et le jeune homme a allumé de l’alcool à brûler, prévoyant de s’en verser dessus sans se brûler, comme il avait vu Alex le faire. Mais quelques gouttes tombèrent sur le sol et ont légèrement brûlé le sol. Immédiatement il a abandonné l’expérience, il avait trop peur pour continuer.

Après avoir pratiqué quelques autres rituels et démontré qu’il pouvait invoquer le pouvoir, le jeune homme s’est couché dans son sac de couchage et Alex dans son lit. Ils se sont renvoyés le pouvoir l’un l’autre, mais ne l’ont pas formellement banni dans l’espoir qu’il leur provoque des visions lors de leur sommeil.

Le lit et le sac de couchage été séparés d’environ deux mètres. Dans le coin de la pièce un poêle à pétrole dégageait une légère lumière bleue. A un moment, lors de la nuit, Alex s’est réveillé en sursaut. Il n’y avait pas de bruit, mais le jeune homme avait bougé. Maintenant, totalement réveillé, Alex vit le garçon sortir, comme un serpent, du sac de couchage, apparemment sans utiliser ses mains ou ses bras. Ses bras nus et les épaules étaient brillants et lumineux, vaguement verdâtres et lorsqu’il fut sur le sol, son corps tout entier donnait l’impression d’enfler. Alors qu’il atteignait le lit, sa bouche s’est tendue vers le cou d'Alex. Alex n’a pas attendu plus longtemps, il s’est souvenu qu’il était toujours à l’intérieur du cercle et donc sous la protection d’un dieu qu’il pouvait invoquer. Il prononcé l’invocation pour bannir le danger et, alors qu’il parlait, il a vu son compagnon revenir par terre et retourner de le sac de couchage.

Alex ne s’est pas rendormi. A l’aube il a réveillé le jeune homme et lui a demandé ce qu’il savait des vampires. Surpris, il a admis qu’il avait lu plusieurs livres sur ce sujet et que cela l’intéressait beaucoup. Il a été stupéfait d’entendre ce qu’il avait fait au cours de la nuit et s’est excusé platement. Alex lui a dit qu’il ne pouvait plus être question qu’il soit initié au second degré ni même qu’il reste une sorcière. Il avait de toute évidence la capacité à éveiller les puissances des ténèbres ce qui, lorsque c’est fait de façon inconsciente, pourrait être un danger pour lui-même et ceux qui sont autour de lui. Il devait donc cesser totalement de pratiquer la magie. La dernière fois qu’Alex Sander a entendu parler de lui, le jeune homme était devenu un magicien noir, il fréquentait des gens peu recommandables dont les pratiques incluaient des sacrifices d’animaux et de boire du sang. La plupart des sorcières enrôlées par Alex Sanders restaient longtemps avec lui et celles qui atteignaient le troisième degré avaient la possibilité de créer leur propre coven. Généralement Alex se réservait le droit d’accepter ou rejeter les demandes d’initiation, mais pas toujours. Pendant un certain temps il avait vu un homme et sa femme dans son cristal et ses cartes de tarot. L’homme portait les symboles du fils, même s’il n’était plus très jeune et la femme portait les vêtements d’une sorcière. Le couple apparaissait ensemble, ils étaient de plus en plus prêt. Lorsqu’Alex les a rencontrés pour la première fois il n’a reconnu ni la femme ni l’homme.

Au fil des ans, il rencontrait de temps à autre une femme qui avait travaillé dans l’usine chimique où lui-même avait été embauché lorsqu’il était plus jeune. Elle s’était marié depuis et avait souvent demandé à Alex de passer la voir chez elle pour rencontrer son mari et ses enfants, mais il semblait n’en avoir jamais le temps. Puis elle est retombée sur lui à l’époque où il recrutait des membres pour ses covens. Elle lui a dit qu’elle avait entendu parler de lui à la télévision et que si elle, en tant que catholique, ne se voyait pas être sorcière, elle s’intéressait à l’occulte. Peut-être qu’il aurait envie d’étudier un culte indonésien dont elle avait entendu parler. Elle lui a donné le nom d’un livre et lui a suggéré de l’emprunter à la bibliothèque.

Il l’a fait quelques mois plus tard, et après l’avoir lu, il a trouvé une note cachée dans le rabat à la fin du livre en demandant au lecteur, s’il souhaite en savoir plus, d’écrire à une adresse précise. Alex l’a fait et il a reçu une réponse l’invitant à une réunion à Manchester la semaine suivante. La première personne qu’il rencontra là bas fut Mme Morris, son amie de l’usine. « Nous devons être destinés à nous rencontrer » a-t-elle dit en riant et elle lui a demandé de passer chez elle la semaine suivante pour parler de sorcellerie à certains de ses amis.

Ce fut une soirée agréable, la plupart des invités s’intéressaient beaucoup aux sciences occultes. Mais Maxine, la fille aînée de Mme Morris, une grande jeune fille très calme de dix-sept ans ne s’y intéressait pas du tout calme, elle était effrayée par les religions alternatives. (Lorsque sa mère lui avait annoncé son intention d’inviter une sorcière à la maison, Maxine a failli en parler à un prêtre.) Elle a rempli ses devoirs en tant que fille de la maîtresse de maison, mais elle s’est surtout tenue à l’écart des invités. Personne ne faisait attention à elle, surtout pas Alex qui, à trente-sept ans, la considérait comme une enfant peu avenante. Alex Sanders a pris l’habitude de se rendre chez les Morris une fois par semaine et souvent il emportait ses cartes de tarot. Un soir, il a vu la mort de Victor Morris dans un avenir très proche. Il n’avait pas très envie d’en parler à Mme Morris, pour ne pas l’inquiéter, mais ne pas divulguer ce que révèle une vision est contraire à la loi sorcière. Victor Morris avait été épileptique pendant des années, mais il était en bonne santé et tout le monde - sauf Alex – fut surpris quand il est mort d’une crise cardiaque quelques semaines plus tard. Cette prédiction s’étant accomplie, Alex fut très populaire dans le groupe et par la suite tout le monde chez les Morris souhaitait qu’Alex lui dise l’avenir. Tout le monde, sauf Maxine.

Un week-end, Bill, un vieil ami d’Alex l’a invité alors qu’Eunice son épouse était absente. Il avait l’intention d’aller à Londres pour rencontrer un magicien âgé et il a invité Alex à venir avec lui. Il a insisté pour qu’il emporte son jeu de tarot.

Alex imaginait qu’il avait un problème et besoin d’aide, mais il n’était pas préparé à ce qui est arrivé peu de temps après son arrivée chez Bill. Alors qu’ils prenaient le thé la sonnette retentit et cinq personnes sont arrivées: deux jolies filles, deux femmes plus âgées et un jeune homme incroyablement agressif prénommé Paul.

« Peux-tu leur lire les cartes ? » a demandé Bill à un Alex un peu ennuyé, il détestait se donner en spectacle. « Si tu m’avais prévenu, j’aurais pu venir déguisé en clown » lui a répondu Alex. Pourtant il ne pouvait pas refuser sans froisser son ami.

Il a battu les cartes et a commencé le tirage, mais rien n’était cohérent. Stupéfait, il a recommencé encore et encore. Pendant presque une heure, il a tiré des cartes qui n’avaient aucune signification, jusqu’à ce qu’il réalise que sa propre hostilité envers l’homme agressif entravait ses pouvoirs. Il a pris sur lui et a essayé une fois encore et cette fois, l’avenir est apparu.

Il prit plaisir à annoncer de mauvaises nouvelles à ce jeune homme agressif dans son costume sur mesure et sa chemise en soie. « Tu auras de la chance si tu n’es pas en prison à cette heure dans un mois » lui a dit Alex. « tu dépenses des centaines de livres appartenant à d’autres personnes, sans leur permission... tu es fiancé à une demoiselle, mais tu ne vas pas l’épouser, elle va refuser de se marier avec toi... »

Tout à coup, Alex s’est arrêté. Quelque chose en lui disait : « C’est la personne que tu attends, la personne qui est apparue dans ton cristal, ton fils spirituel. C’est l’apprenti que tu dois former ». Il souhaitait avoir mal compris, l’idée d’encourager ce jeune fanfaron ne lui plaisait pas du tout. Il a arrêté de lire les cartes et ne protesta pas lorsque les cinq personnes s’en sont allées.

Bill était attristé par l’antipathie d’Alex vis à vis de ses hôtes et il a tenté de trouver des excuses au jeune homme. « Avec lui, il n’y a aucun problème que le temps ne pourra régler » a dit Bill mais Alex n’était pas convaincu. Il ne pouvait parler de son aversion irrationnelle pour la jeunesse, mais il ne pouvait s’en débarrasser.

Alex n’en avait pas fini avec Paul. Une heure plus tard il était de retour. Il avait ramené les femmes chez elles puis sa voiture était tombée en panne. Il a passé la nuit chez Bill et le lendemain matin a demandé s’il pouvait les accompagner à Londres. « Je dois tout d’abord aller à Stockport puis je serai libre d’aller avec vous » a-t-il dit.

Malgré les protestations d’Alex, Bill a accepté d'attendre. Après que Paul s’en soit allé Alex a essayé de lui faire changer d’avis, mais il a été catégorique. « Tu laisses tes préjugés t’aveugler » a-t-il dit. « Le gamin n’a rien fait de mal et tu t’es mal conduit envers lui la nuit dernière. Le moins que l’on puisse faire est d’être conciliants ».

L’accusation a atteint Alex, mais avant qu’il puisse répondre, le téléphone s’est mis à sonner. C’était Paul, à Stockport, il était dans de sales draps. Il avait découvert que non seulement son compte bancaire était à découvert, mais qu’il en était de même pour le compte joint qu’il partageait avec sa fiancée. Ses derniers chèques ne seront pas honorés et il avait déjà du retard sur plusieurs factures importantes. Bill lui dit de venir directement et qu’il essaiera de le conseiller.

C’est un jeune homme abattu qui est arrivé peu après et alors qu’il était assis dans le fauteuil, la tête entre les mains, sans savoir à quel saint se vouer, Alex était vraiment navré pour lui. Il mis de côté ses objections et a demandé instamment de Paul d’aller à Londres avec eux ce qui leur donnerait le temps de décider ce qu’il fallait faire. Paul était prêt à fuir, mais les autres l’ont convaincu que ce n’était pas ce qu’il fallait faire. Finalement il a accepté d’aller avec eux. « Je vais demander à votre vieux magicien de me sortir de là » a-t-il dit.

Mais le vieux magicien n’avait pas de réponse. Il a hoché la tête lorsque Paul lui a posé sa question et a refusé de donner un conseil. « Vous n’avez pas besoin de moi pour vous aider à voir ce qui va arriver. Non seulement vous avez un bon ami ici » a-t-il souligné en désignant Alex « mais vous pourriez avoir le don de la prophétie, si vous souhaitiez vous en servir ». Paul pensait qu’il était sénile et il n’y a pas fait attention.

Ils ont passé la nuit à Lingfield dans le Surrey où Alex a été invité à initier une sorcière, l’épouse d’un homme qui avait appartenu à son premier coven à Manchester et qui avait depuis déménagé vers le sud. Pendant la cérémonie, Bill et Paul étaient dans une autre pièce. Plus tard Bill a dormi dans la chambre d’amis alors qu’Alex et Paul ont campé dans la salle à manger.

Après avoir éteint la lumière, Alex a parlé pendant un certain temps avec Paul avant de s’endormir. Quelques minutes plus tard la pièce a été traversée par un courant d’air. L’air a tremblé et la température a augmenté, comme si une porte de four avait été ouverte. La voix de Paul a brisé le silence : « Je ne peux plus respirer... j’ai un poids sur la poitrine... » Alex était tout excité. Il avait lu et entendu parler du pouvoir qui peut surgir spontanément d’une personne qui ignore souvent qu’elle est une sorcière née et qui n’a jamais été formée ou initiée. C’est ce qui arrive à Paul. Alex a sauté hors du lit et lui a demandé s’il avait besoin d’aide.

« Non » a dit Paul en haletant. « Laisse-moi tranquille ».

« Est-ce que tu réalises ce qui t’arrive ? »

« Je pense... » a dit Paul plus doucement. Peu à peu la température est revenue à la normale et la respiration haletante s’est apaisée. Il a essuyé la sueur sur son visage, s’est redressé en regardant dans la pièce sombre et a demandé à Alex : « Est-ce que c’est toujours comme ça ? ».

Alex a expliqué consciencieusement que généralement les initiés faisaient venir le pouvoir et non l’inverse, mais que Paul ne pouvait pas être membre à part entière de la fraternité avant d’avoir été officiellement initié et prêté serment. Il lui faudrait une cérémonie spéciale. Heureusement Alex était préparé à une telle éventualité depuis qu’il avait lu un texte sur les initiés spontanés et la nécessité pour eux d’être liés par le rituel. Il a décrit les vêtements ornés blanc dont Paul aurait besoin et sur lequel Alex avait déjà cousu des centaines de perles et l’étole de velours écarlate qui faisaient tous deux partie du rituel de trois heures tiré du Livre des Morts des pharaons égyptiens.

« Mais ce n’est pas comme la cérémonie que tu as pratiquée cette nuit. Elle n’a duré qu’environ une heure » a dit Paul. Alex a dû lui expliquer que dans son cas, il devait y avoir deux initiations, la première étant égyptienne, c’est celle qui dure le plus longtemps, la seconde étant l’initiation sorcière du 1er degré normale.

« N’est-ce pas alors à l’initiation sorcière qu’il faudrait se livrer ? » a demandé Paul. Alex lui a dit que si une sorcière peut être maudite par son aîné et bannie du coven, personne sur terre n’a l’autorité ou le pouvoir de bannir celui qui a reçu la forme égyptienne d’initiation.

En dépit d’avoir été choisi par les pouvoirs pour être une sorcière, Paul ne pouvait pas être initié et se voir enseigner comment utiliser la magie avant qu’Alex soit prêt et plus il voyait son jeune apprenti, plus il réalisait qu’entre de telles mains le pouvoir serait mal utilisé. Aussi agressif qu’à l’accoutumée malgré ses dettes et la possibilité d’être traîné devant les tribunaux, Paul croyait fermement qu’il était un don de Dieu fait aux femmes. « Pourquoi s'inquiéter ? » disait-il à Alex en haussant les épaules, lorsqu’Alex lui a conseillé de ne pas briser des couples heureux. « Ces demoiselles viennent dès que je les siffle – elles ne peuvent s’en prendre qu’à elles-mêmes si cela leur crée ensuite des problèmes ».

Sans toujours beaucoup de patience, Alex a exposé les idéaux de la sorcellerie et a lu des extraits du livre secret des lois sorcières qui exige que tous les hommes honorent toutes les femmes, non seulement parce qu’elles enfanteront le futur, mais parce qu’elles représentent la Déesse sur terre. Il a encouragé Paul à rejoindre le groupe d’étudiants en théologie de l’université qui suivaient un cours délivré par Alex Sanders, qui était maintenant une autorité reconnue en matière de sorcellerie, dans le cadre de leur étude des religions comparées. Deux fois par semaine pendant un certain temps, ils sont allés dans son appartement de Chorlton et ont parlé de dogme, d’histoire et des croyances de toutes les formes de sorcellerie, à la fois anglaise et égyptienne.

Paul s’est intéressé à ce qu’il apprenait et comme il réalisait que rien n’irait à l’encontre de ses appétits sexuels à condition qu’il se comporte décemment, il a commencé à se préparer pour son initiation formelle.

Chapitre 10 - Souvenirs du Passé

Alex Sanders attendait de rencontrer la jeune fille qu’il avait vue dans le cristal, il était certain qu’elle allait se matérialiser aux côtés de Paul, avec qui elle était toujours apparue.

Pour Noël, il a emmené Paul avec lui à une fête organisée par des amis de Mme Morris. La plupart des invités avaient moins de trente ans et, se sentant plutôt vieux et pas à sa place, Alex s’était assis près de la cheminée pendant que les autres dansaient. Maxine aussi était assise et écoutait la musique. Puis en la regardant Alex a vu qu’il y avait eu un changement en elle. Elle s’était redressée et le regardait, la bouche légèrement ouverte. Ses longs cheveux blonds, qu’elle portait en chignon, s’échappaient de leur ruban et retombaient sur ses épaules. Son visage semblait rayonner de bien-être. Un par un, les couples de danseurs se tournaient vers eux et regardaient avec stupéfaction.

« Sais-tu ce qui se passe ? » lui a demandé Alex.

« Oh, oui » a-t-elle dit, mais elle était incapable de le verbaliser.

Ensuite, elle a comparé ce sentiment avec ce qu’elle ressentait enfant lorsqu’elle était couchée dans l’herbe haute d’une prairie par une chaude journée d’été, avec du vert tout autour d’elle et du bleu au-dessus, elle sentait qu’elle faisait partie de la terre, de l’herbe et du ciel. C’était exactement le sentiment qu’elle avait quand elle a commencé à ressentir le pouvoir de la sorcellerie ce soir d’hiver. Ce sentiment ne l’a plus jamais quittée. Enfant, Maxine avait été élevée au couvent Saint-Joseph de Blackley à Manchester. Elle était une fervente catholique, sa religion avait été la seule dominante stable d’une enfance assez mouvementée. L’épilepsie de son père l’avait empêché d’avoir un emploi stable, mais sa mère se consacrait à lui et elle nourrissait la famille pendant des mois avec l’argent qu’elle gagnait, tout d’abord comme infirmière, puis comme détective d’un magasin. Malgré l’insécurité financière, Maxine et sa petite sœur avait toutes deux eut une enfance heureuse. La perspective de déserter l’Eglise pour quelque chose d’aussi extrême que la sorcellerie ne lui était pas venue naturellement mais elle ne se sentait pas capable d’y résister.

Maxine s’était révélée être une sorcière naturelle, Alex était certain qu’elle et Paul se mettraient ensemble, mais en fait ils n’avaient attirance ni aucun respect l’un pour l’autre. Chaque fois qu’il invoquait le pouvoir et évoquait ses familiers, il constatait qu’il n’arrivait pas à les influencer en ce sens. Tout ce qu’il apprenait c’est qu’il devait accomplir son destin en formant le jeune couple. Irrité de se trouver aussi hésitant, il a convoqué le coven et a dit au groupe qu’il allait se mettre en transe pour que les puissances parlent par sa bouche. Il a promis qu’il obéirait à toutes les instructions qu’il recevrait et a dit à ses grand-prêtre et prêtresse de noter tout ce qui serait dit.

Les résultats ont été surprenants. On a entendu une voix, celle d’un homme d’âge moyen qui se faisait appeler Nick Demdike. Il avait un fort accent du Lancashire et proférait de nombreux jurons. Il prétendait avoir été une sorcière vivant dans le Lancashire au début du XVIIème siècle. Il avait été emprisonné mais avant d’être emmené il avait jeté son athamé dans un ruisseau près de Whalley Abbey où il était encore en train de rouiller. Nick s’est mis à se moquer grossièrement du problème d’Alex et il a déclaré qu’il devrait faire ce qu’il avait dit et initier les deux personnes et qu’ils avaient besoin d’être liés à l’art - il l’appelait « Wicca », l’ancien nom anglais pour sorcellerie – dès que possible.

Quand Alex est sorti de sa transe, les autres étaient impatients d’aller à l’abbaye de Whalley pour y chercher le couteau. Bien qu’il était très tard ils y seraient allés directement si Alex ne les avait pas retenus. N’ayant pas entendu les paroles que sa bouche avait prononcées, il était moins enthousiaste que les autres. Mais à l’aube tous les membres du coven se sont entassés dans leurs voitures et sont partis pour l’abbaye en ruines, où, selon leur informateur invisible, les sorcières du Lancashire complotaient pour renverser le roi et de rétablir les monastères. Nick avait affirmé avoir été un moine et une sorcière, et s’il disait la vérité, sa vulgarité n’était pas à mettre au crédit de l’une ou l’autre de ces religions.

Ils ont dû laisser leur voiture à une certaine distance du lieu où devait être le ruisseau. Lorsqu’ils ont atteint le bas de la pente après la prairie bordant la route leurs pieds étaient trempés. En ce mois de février l’air était chargé de brume. Peu après ils sont arrivés au ruisseau – mais il s’était transformé en rivière.

« Comment allons-nous trouver quelque chose là-dedans? » a demandé Alex avec effroi quand il vu la grande étendue d’eau clapoter sur son lit de pierres.

Les autres ont écarté ses protestations et ont insisté sur le fait qu’ils savaient exactement où chercher. Nick avait décrit exactement l’endroit par rapport à l’Abbaye. Ignorant l’eau glacée autour de leurs chevilles, trois hommes sont entrés dans la rivière pour soulever les grosses pierres avec leurs pieds.

Alex a cessé de protester et est allé fumer une cigarette. Il ne pouvait pas croire qu’un couteau ait pu rester préservé pendant trois cents ans. En plus, il était franchement contrarié d’avoir laissé utiliser son corps par l’esprit d’une personne décédée. Il pensait avoir laissé tout cela derrière lui quand il avait abandonné le spiritisme. Il avait découvert qu’être un réceptacle pour les morts était épuisant et que cela n’offrait aucune des stimulations qu’on avait lorsqu’on hébergeait ses propres familiers qu’on avait créés.

« Nous l’avons ! » Le cri a retenti dans les collines. Alex s’est précipité pour voir. C’était une arme miteuse, avec des taches vertes et de points de rouille. Son manche s’est désagrégé dès qu’ils l’ont touché. Alex a gratté le couteau avec son ongle et a révélé un symbole, plus secret que le pentacle, profondément gravé dans le métal. Il ne faisait aucun doute qu’il s’agissait de l’athamé d’une sorcière. Ebranlé par la découverte et par la potentialité d’avoir une véritable sorcière du XVIIème siècle comme informateur, ils sont retournés à Manchester emportant leur précieuse relique.

Plus tard, Alex a surmonté ses réticences et a accepté de retourner en transe pour que Nick puisse parler. Mais Nick avait d’autres plans. Dès le début il ne venait que quand il avait quelque chose à dire et refusait d’être convoqué par le coven. Assuré que son énergie ne serait pas utilisée vainement par des bavardages triviaux, Alex ne s’est plus jamais refusé à offrir son corps à la sorcière morte depuis longtemps.

Suivant les instructions qu’il avait reçues, Alex a commencé les préparatifs pour la première cérémonie pour ses deux initiés spontanés. Les serments les plus contraignants qu’il ait pu trouver se trouvaient dans un ancien manuscrit appartenant à l’une de ses connaissances, Pat, qui descendait d’une sorcière qui avait été brûlée sur le bûcher. Son grand-père avait été ami avec l’un des plus grands égyptologues de l'époque, Sir William Matthew Flinders Petrie, qui à la fin du siècle dernier avait entre autre participé aux fouilles des pyramides de Gizeh, du grand temple de Tanis ainsi qu’aux découvertes de la ville grecque de Naucratis et des villes de Nebesheh et Defenneh, où l’on a trouvé des vestiges liés aux Pharaons. Il avait donné une partie de ses documents au grand-père de Pat et parmi eux il y avait la cérémonie d’initiation d’une religion étroitement liée à la sorcellerie. Le dieu et la déesse avait des noms différents, mais les instructions pour invoquer le pouvoir et sur la façon de l’utiliser étaient identiques. Cette cérémonie incluait la dorure et l’embaumement symbolique des novices pour qu’ils puissent renaître et c’est avec elle qu’Alex a initié Paul et Maxine dans le culte après les avoir « adoptés » comme fils et fille. Alors qu’ils étaient couchés sur l’autel devant lui, côte à côte dans leurs somptueux habits blancs, Alex a compris sa vision. Ils n’étaient pas liés l’un à l’autre comme mari et femme, comme il avait interprété sa vision dans son cristal, mais ils étaient tous deux liés à lui.

Deux semaines plus tard, ils se sont présentés devant tout le coven et ont reçu la cérémonie d’initiation normale. Maxine, dont le père était très strict, craignait de paraître nue devant les autres. Elle n’avait jamais vu d’homme nu. Les yeux baissés, elle attendait au bord du cercle, sa chevelure abondante dissimulait ses seins. Mais une fois la cérémonie commencée son appréhension s’est dissipée elle a donné les mains à ses voisins et dansé sans aucune gène.

Maintenant que Paul avait été accepté comme membre du coven il a pu, comme les autres, exposer ses problèmes personnels devant le cercle lorsqu’ils ont commencé leur séance d’aide hebdomadaire. La pratique courante était de générer un cône de pouvoir - communément qualifié de familier - qui peut être chargé soit d’aller voir l’avenir et d’en rapporter des détails soit d’influencer d’autres personnes, généralement des personnes qui ne sont pas sorcières. Face aux problèmes de Paul, les sorcières ont débattu des pouvoirs à utiliser et ils ont finalement envoyé deux familiers, l’un pour convaincre son ex-fiancée de cesser les poursuites suite à la rupture de fiançailles et l’autre pour attirer l’argent et éloigner les poursuites.

Le premier résultat est arrivé presque instantanément, la demoiselle a demandé à voir Paul. Il a emmené Alex comme témoin et elle a dit qu’elle annulait son action en justice et qu’elle ne voulait plus jamais le revoir. Bien qu’il ait été bouleversé par son attitude - aucune femme ne l’avait jamais rejeté avant - Paul était ravi de l’échappatoire. Le second résultat a suivi quelques jours plus tard et a été plus mystérieux, le directeur de sa banque a écrit pour lui signaler qu’un parent de Paul, qui souhaitait rester anonyme, avait déposé un chèque pour couvrir ses dettes actuelles.

« Génial ! » fut la réaction de Paul. « Je vais maintenant pouvoir m’acheter un nouveau costume ».

Caustique Alex lui a dit que l’aide n’était apportée qu’à ceux qui en ont besoin, que si le pouvoir était mal utilisé il se retournerait contre lui. Avec quelques réticences Paul a mis de côté son idée de regarnir sa garde-robe et s’est mis à travailler dur, à vivre frugalement et à étudier la sorcellerie. Une fois qu’il a commencé à cesser de ne penser qu’à lui, il a progressé très rapidement.

Son initiation a apporté bien des ennuis à Maxine. Sa mère avait été malade depuis quelque temps et elle savait maintenant qu’elle avait un cancer. Quand elle a découvert que sa fille était devenue sorcière, elle a exigé qu’elle se tourne à nouveau vers l’Eglise catholique, où elle pourrait prier pour le rétablissement de sa mère. Maxine lui a expliqué que la sorcellerie était la véritable religion et lui a offert de le prouver en laissant Alex la guérir grâce à ses pouvoirs. Alex hésitait à mettre sa foi à l’épreuve. « Je vais vous guérir avec plaisir » a-t-il dit, « mais vous devez oublier qu’il s’agit de sorcellerie. Essayez de penser qu’il n’y a qu’un seul dieu qui aide tout le monde quelle que soit sa religion ».

Il a demandé à Mme Morris, si elle serait effrayée à la vue d’un esprit. « Je ne crois pas ». A-telle dit en hésitant. « Mais à quoi va-t-il ressembler ? »

Il a expliqué qu’il ressemblera sans doute à une boule de feu en mouvement perpétuel qui jette des rayons de chaleur. En aucun cas, elle ne devra crier ou bouger si la boule s’approche d’elle, car le pouvoir disparaîtra si la concentration était interrompue.

Mme Morris s’est rassise dans son fauteuil, comme on lui avait dit, le gonflement dans sa gorge a été accentué par la boule de feu. Alex a appelé solennellement à ses familiers, il les a invoqués pour qu’ils apparaissent et détruisent les cellules malignes et que le cancer puisse se résorber et guérir. Pendant un moment rien ne s’est passé puis Maxine a sursauté lorsqu’elle a vu une colonne translucide rouge et jaune qui tournoyait partant d’Alex et se stabilisant au-dessus de sa mère. Elle semblait jaillir de la tête et des épaules d’Alex et prendre des couleurs et de la substance en prenant la forme de la colonne cylindrique. Elle planait à quelques centimètres du sol en s’étendant sur une hauteur d’environ 90 cm, en se dilatant et se contractant régulièrement comme si elle était alimentée par du gaz sous pression. Il a commencé à faire chaud dans la pièce et la peau de Mme Morris picotait. L’apparition qui zigzaguait près du sol ne faisait aucun bruit mais quand elle ne fut plus qu’à quelques centimètres de Mme Morris, la terreur l’envahit. Elle a mis ses mains à sa gorge et elle a hurlé : « enlevez-le. Ca brûle. J’ai peur » et elle a éclaté en sanglots. Maxine a essayé de la consoler tout en la réprimandant pour avoir détruit sa chance d’être guérie.

Mais le gonflement a diminué et pendant quelques semaines, on avait l’impression que le traitement avait réussi. Puis de nouvelles grosseurs ont commencé à apparaître dans d’autres parties de son corps. Mme Morris ne voulait plus avoir à nouveau recours en la sorcellerie. Elle est devenue de plus en plus amère quant à la nouvelle foi de sa fille et elle a même fait venir des prêtres pour l’exorciser.

Maxine a quitté l’école de secrétariat pour s’occuper de sa mère mais il y avait des frictions constantes entre la mère et la fille et elles ont convenu qu’il serait préférable que Maxine quitte le domicile familial. Elle a loué un appartement à Didsbury et a trouvé un emploi de réceptionniste dans un garage. Très malheureuse à cause de la maladie de sa mère et de leurs dissensions, Maxine s’est souvent appuyée sur Alex et a suivi minutieusement ses instructions. Elle avait une aptitude naturelle à générer le pouvoir, créer des familiers et utiliser la télépathie. La plupart du temps le téléphone était inutile, car au lieu de téléphoner pour savoir si une réunion était prévue, elle pourrait « sonder » et lire dans les pensées de ses amies sorcières. Le soir, elle allait dans sa chambre, mettait ses vêtements rituels, traçait un cercle autour de son lit. En sécurité à l’intérieur du cercle, elle invoquait le pouvoir, analysait ses problèmes et les causes de ses soucis. Elle n’a pas été surprise de la réponse, elle savait déjà qu’elle était amoureuse d’Alex, malgré les vingt ans qui les séparaient.

Quand il lui a été dit qu’il serait son mari, Maxine n’a pas pu attendre que les choses se fassent d’elle même, elle a donc décidé de donner un coup de pouce au destin. Une nuit après avoir rendu visite à sa mère et qu’elle avait subi une scène particulièrement pénible, elle est allée dans son cercle et a demandé à son familier de faire venir Alex ici, puis en elle.

A dix km de là, dans sa maison de Newton Heath, Alex se préparait à se coucher lorsqu’il a senti qu’il devait sortir en vitesse de chez lui. Paul, qui passait la nuit sur le canapé du salon, l’a stoppé : « Où penses-tu aller en pyjama ? » a-t-il demandé.

Alex s’est redressé d’un coup et s’est concentré sur la situation. Tout de suite il a réalisé qu’il avait été commandé par une autre sorcière. Ses familiers ont découvert facilement de laquelle il s’agissait. Effrayé il s’est demandé pourquoi Maxine avait besoin de lui. Etait-elle en difficulté, ou danger ? La vérité l’a surpris car à aucun moment il ne lui avait donné le moindre espoir qu’elle puisse être plus que son élève. Il s’est assis avec ses cartes de tarot pour voir ce qui allait advenir d’elle.

Chapitre 11 - Mariage de Sorcières

Même si elle fut déçue lorsqu’Alex n’a pas répondu à son appel, Maxine a continué à pratiquer la magie, surtout lire dans les pensées des autres. Elle refusait de se servir du cristal depuis sa première tentative où elle s’était sentie hypnotisée et sur le point d’être happée par le cristal et prise au piège. Alex lui a assuré que cela arrivait à la plupart des voyants et qu’elle surmonterait ses craintes avec le temps, mais elle préférait lire les tarots en dépit de l’avenir sinistre qui semblait l’attendre. Il ne faisait aucun doute que sa mère allait mourir.

Comme Maxine et Paul étaient devenus aptes si rapidement, Alex a décidé que leurs initiations aux second et troisième degrés pouvaient être combinées. Ils ont tous deux choisi de rester avec le coven d’Alex en tant que grand prêtre et grande prêtresse plutôt que de former leur propre nouveau coven, ce qu’ils étaient en droit de faire. Paul avait toujours tendance à utiliser ses pouvoirs à la légère, mais c’était généralement pour des raisons pratiques et cela ne présentait aucun danger. S’il entrait dans un restaurant bondé, il n’avait qu’à se concentrer sur une table pour que ses occupants la quittent précipitamment ou qu’ils constatent qu’ils avaient des amis à une autre table et qu’ils aillent les rejoindre.

Alex voulait qu’il soit plus responsable afin de pouvoir remplir correctement ses fonctions en tant qu’apprenti.

A cette époque, Alex s’occupait de sa centaine de covens, il aidait qui le lui demandait (des personnes de toute la Grande-Bretagne) et s’occupait de former ses sorcières. Alex trouvait toujours le temps de regarder dans le cristal. Elle était là, la reine sorcière que ses visions lui avaient promise. Il l’avait vue dans son cristal, elle était au bras d’un garçon qui se tenait à son côté. De toute évidence il s’agissait de Maxine et elle portait une alliance - la bague du jeune homme.

Après sa tentative malheureuse de mariage, Alex a joui de sa liberté de célibataire et maintenant il n’avait nullement le désir de changer son mode de vie. Sa petite maison de Newton Heath lui convenait et de toute façon il ne disposait pas du confort moderne que pouvait souhaiter une femme. Son appartement de Chorlton n’était qu’un pied-à-terre pour ses activités sorcières. Peut-être que son cristal avait menti ? Il a conjuré un familier et l’a envoyé à la recherche du futur. Il lui a dit que Maxine serait sa femme, mais seulement après que sa mère soit morte plus tard dans l'année, et pas avant qu’elle ait été initiée au troisième degré.

Maintenant, Alex était réellement inquiet, comment pourrait-il initier une vierge – qui était mineure en plus ? La seule façon, a-t-il décidé, était d’initier Maxine et Paul ensemble comme s’ils étaient frère et sœur, dans la façon dont ils avaient été initiés au premier degré, ainsi, il ne serait pas question de sexe.

Le jour venu, Alex a suivi le rituel exact, mais au lieu de dire au reste du coven de quitter la pièce, il a ordonné à Paul de se coucher sur Maxine sans passion ni désir, ainsi elle resterait vierge et serait initiée symboliquement. Après la cérémonie, lorsqu’ils se sont assis pour la fête - connue sous le nom de messe bien avant l’avènement du christianisme - Alex lui a dit qu’il l’épousera plus tard cette année.

« Mais pourquoi pas maintenant ? » a-t-elle demandé. Elle l’aimait et ne voyait aucune raison pour retarder le mariage.

Alex lui parlé de la mort imminente de sa mère qu’elle avait elle aussi vue si souvent dans les cartes de tarot. « Ta mère n’approuvera jamais la sorcellerie et il est de ton devoir de faire de ton mieux pour qu’elle soit heureuse lors de ses dernier mois de vie. Etant sorcière du troisième degré, Maxine avait accès à tous les savoirs de la fraternité ou ceux de la haute magie. Elle a constaté qu’elle avait une aptitude spéciale pour ouvrir les portes fermées à clefs - Alex fermait toujours à clef son appartement lorsqu’il était sorti mais Maxine pouvait « souhaiter » que la porte soit ouverte. C’était un talent qui aurait pu faire sa fortune si elle s’en était servie de façon malhonnête, mais elle ne s’en servait que pour se réfugier dans l’appartement d’Alex lorsqu’elle ne supportait plus sa mère ou qu’elle voulait éviter les gens qui continuaient à essayer de l’éloigner de la sorcellerie.

Un soir, alors que le coven venait de commencer sa réunion, un parent éloigné de Mme Morris est arrivé et a demandé que Maxine soit renvoyée chez elle. Les sorcières se sont retirées dans la cuisine pour continuer ce qu’ils étaient en train de faire pendant qu’Alex tentait de raisonner l’homme. La discussion fut houleuse et leur voix pouvait être entendue partout dans l’appartement, le coven a alors décidé de régler le problème. A voix basse, ils ont invoqué le pouvoir et lui ont ordonné de dégonfler les pneus de la voiture de l’homme. Quand il est sorti il a constaté ce qui s’était passé et a pensé que quelqu’un avait dû se glisser hors de la maison et avait dégonflé les pneus. Il les a donc regonflés et est retourné à la porte de l’immeuble sans quitter des yeux la voiture. Il a ensuite dénoncé les sorcières et tout ce qu’elles représentaient. Pendant cela, les sorcières ont « souhaité » que ses pneus se dégonflent à nouveau. C’est la dernière fois qu’ils ont eu affaire à lui. Il regonflé ses pneus, a mis son moteur en marche et a démarré à toute vitesse. Il a préféré laisser Maxine aller au diable plutôt qu’il arrive à nouveau quelque chose à sa voiture dans ce quartier.

Un matin Maxine est retournée chez sa mère de son propre gré. Elle s’était réveillée et avait vu une épée pointant vers le bas, un symbole de mort, sur le mur de la chambre. Elle a disparu presque immédiatement, mais pas avant qu’elle ait décidé de rester avec sa mère jusqu’à sa mort. Ce décès est survenu quatre jours plus tard et alors que la petite sœur de Maxine est allée vivre chez des parents, Maxine a essayé de mettre en ordre les affaires de la famille. Ses voisins ne l’ont pas aidée dans ses efforts, ils avaient entendu dire que la jeune fille était une sorcière. Ils disaient du mal d’elle dans la rue et jetaient des briques dans ses fenêtres. Les journaux ont publié des articles sur ces « persécutions » et la semaine suivante, Maxine a été licenciée du garage où elle travaillait. Son patron était désolé, si ça n’avait tenu qu’à lui, Maxine aurait pu suivre la religion qu’elle voulait, mais certains clients l’avaient « pressé » d’agir de la sorte.

Alex savait que le moment était venu de faire de Maxine sa femme. Il ne serait être question de cérémonie à l’église puisqu’ils étaient tous les deux païens, ni de cérémonie civile puisque Maxine n’avait que dix-neuf ans et que ses tuteurs continuaient le combat de sa mère contre la sorcellerie et refusaient de donner leur consentement au mariage. Le mariage ne pouvait être qu’un handfasting, une cérémonie qui n’avait plus été pratiquée en Angleterre depuis des siècles. Maxine était ravie – un mariage dans une cathédrale ne lui aurait pas plu davantage.

La cérémonie a débuté lorsque le couple a sauté par-dessus un manche à balai, puis au dessus d’un chaudron en flammes, pour assurer la fertilité du mariage. Puis leurs avant-bras furent entaillés avec un poignard et les avant-bras furent liés ensemble de sorte que leurs sangs puissent se mêler. Normalement, l’initiation au troisième degré aurait du avoir lieu juste avant, mais pour Maxine et Alex c’était déjà une histoire ancienne. Ils ont passé leur lune de miel dans l’appartement d’Alex, entouré des armes magiques qui occupaient une si grande partie de leur vie.

Maintenant qu’Alex passait beaucoup de temps avec son épouse, Paul était très seul. Il avait pris une chambre à Stockport et était tombé amoureux d’une demoiselle, mais elle était amoureuse d’un autre et il s’était résolu de ne pas essayer de gagner son cœur. Habitué à avoir de la compagnie, il a demandé à Alex de se servir de ses pouvoirs pour lui envoyer quelqu’un avec qui il pourrait vivre.

Depuis quelque temps, Alex avait envie de faire une expérience. Il l’avait étudiée, mais ne l’avait jamais tentée ni entendu dire qu’une personne encore en vie avait essayé. Autrefois, de nombreux magiciens pouvaient conjurer un familier et le faire apparaître physiquement, il était non seulement visible pour eux mais aussi pour les autres magiciens présents et Alex voulait les imiter. Il en a parlé à Paul. « Faisons d’elle une vraie beauté » fut sa réaction.

Alex a dû ensuite expliquer que ce qu’il prévoyait de faire était de créer un bébé, le fils spirituel de Paul. Ils devaient combiner leurs compétences pour le concevoir et lui donner naissance, et il serait en mesure de développer son propre caractère dans le monde des esprits, sous leur guidance.

Bon nombre des rituels de purification nécessaires à la cérémonie de trois jours étaient identiques à ceux du système Abra-Melin, y compris le jeûne préparatoire de neuf jours. Le tout fut pratiqué dans la chambre de Paul, le grenier d’une maison victorienne appartenant à un membre du clergé anglican qui heureusement n’était pas au courant des croyances de son locataire. Le canapé-lit avait été redressé et recouvert de draps fraîchement lavés et placé entre Paul et Alex, l’une des instructions étant qu’ils ne devaient pas pouvoir se voir l’un l’autre lors des rituels. Ils ont fait des invocations aux dieux égyptiens Hâpi, Kébehsénouf Douamoutef et Imsety : Seigneur Hâpi, Royal Fils d’Horus, Dieu de la Terre et Seigneur du Nord, Gardien et Protecteur des poumons, avec le sel sacré qui est jeté, fertilise et sanctifie cette terre sacrée de ton être, afin que nous puissions être forts en toutes choses.

Seigneur Kébehsénouf, Royal Fils d'Horus, Dieu de l’Air et Seigneur de l’Ouest, Gardien et Protecteur des intestins, avec l’air qui est perturbé par cette musique, descends de ton point cardinal et purifie et sanctifie l’espace de ce sanctuaire sacré.

Seigneur Douamoutef, Royal Fils d’Horus, Dieu du Feu et Seigneur de l'Est, Gardien et Protecteur de l’estomac, avec la combustion du feu rituel devant le grande Mère Isis, élément dévorant, sanctifie et purifie ce sanctuaire de toutes les violations .

Seigneur Imsety, Royal Fils d’Horus, Dieu de l’Eau et Seigneur du Sud, Gardien et Protecteur du foie, avec l’aspersion de cette eau sacrée, sanctifie et purifie ce sanctuaire sacré de toutes ses impuretés et des vanités des hommes. Vêtus de tuniques blanches, qui s’ouvraient par l’avant, les pieds nus, ils ont brûlé du Kyphi – un encens - lors des rites. Le troisième jour, ils ont prié la Déesse Isis, la Terre-Mère:

O, Aset, sombre et puissante Mère, Toi qui as libéré Sethan de sa servitude, Ton secret est connu de moi, ainsi apporte-moi ce que je désire.

Maintenant écoute, à mon ordre tu amalgameras le charme de tous les endroits où il est et devant tous les hommes avec qui il est, plus véloce que les lévriers et plus rapide que la lumière, le charme qui crée les formes de l’être dans la mère et qui crée soit les dieux ou qui les rend silencieux et qui laisse entendre la vie dans les dieux.

Maintenant les deux hommes ont fixé du regard un pentacle d’argent. Les rideaux étaient fermés pour protéger de la froidure du soir d’hiver, seule une bougie brûlait. Des bols en faïence remplis d’huile d’olive étaient placés à chaque point cardinal. Implorant les quatre noms sacrés de Dieu, Yod, He, Vau et He, Alex et Paul ont récité la proclamation finale et, en même temps, ils se sont masturbés, éjaculant leur sperme sur le pentacle.

Alors qu’ils s’écroulaient tous les deux, épuisés par leur longue veille, le cri d’un bébé a brisé le silence. Là, sur le pentacle, encore humide de sperme, il y avait ce qui semblait être un bébé humain de taille normale, mais il n’avait ni nombril ni cordon ombilical et il semblait être bisexuel, ses organes génitaux étaient masculins et féminins.

Paul s’est penché pour le ramasser, mais Alex, suivant le rituel hébraïque, l’a arrêté.

« Mais tu as dit que c’était mon fils » a dit Paul. « Je tiens à le baptiser. »

« Comment pourrions-nous le baptiser. Nous ne sommes pas chrétiens ? Tu peux le baptiser ici, utilise l’eau consacrée, mais ne touche pas l’enfant avec les mains. "

Paul a effleuré le bébé de ses doigts humides et lui a donné le nom de « Michael ». Aucun des deux ne savait ce qu’ils devaient faire ensuite avec l’enfant qui pleurait. Alex a essayé de conjurer un familier pour qu’il l’aide. Mais aucun familier n’est venu, ils se sont placés tous les deux en transe pour voir si Nick pouvait les aider.

Lorsqu’Alex s’est réveillé Paul était en larmes et le bébé avait disparu. « Nous ne le verrons plus jamais » a-t-il dit à Alex. « Nick m’a dit que nous devions former Michael à la Wicca pour qu’il puisse être aussi un fils pour moi. Mais il ne restera pas un bébé, dans le monde des esprits il va grandir si vite que dans vingt-quatre heures, il sera plus vieux que je ne le suis maintenant. »

Jusqu’à présent Alex entrait en transe que quand il le voulait, mais Michael a modifié cela. En l’espace de quelques jours il a cessé d’être un bébé sans défense et est devenu une nuisance précoce. Il a commencé par envahir le corps d’Alex, prenant possession de lui à un point tel que quand il revenait à lui il apprenait qu’il avait insulté de vieux amis, flirté avec leurs épouses et fait toutes sortes de choses qu’il n’aurait normalement même pas rêvé de faire. Michael était non seulement trop grand pour ses bottes, mais aussi trop grand pour celles de son hôte. Les coutures des chaussures d’Alex cédaient littéralement après que Michael se fut manifesté et Alex a été contraint d’acheter un nouveau costume plusieurs tailles trop grand. Il flottait dedans, mais il le remplissait lorsqu’il était « possédé » par Michael.

La réputation d’Alex était ternie par les fêtes sauvages auxquelles son corps participait lorsque Michael l’habitait. Il comprenait un peu mieux maintenant les malheureuses victimes des procès de sorcières d’autrefois - car il était possédé par un diable qu’il avait conçu lui-même ! En plus Michael profitait du corps d’Alex à sa guise. Michael devait être soudoyé pour donner des informations qu’on lui demandait et pour quoi il avait été créé. Alex, qui avait des goûts frugaux, lorsqu’il sortait de transe involontaires constatait qu’il avait mangé 500g de biscuits au chocolat exigés par Michael en échange de l’information demandée. L’esprit a commencé à prendre le dessus et exigeait l’usage exclusif du corps d'Alex, il voulait être humain.

D’autres familiers conjurés par le coven les ont avertis que Michael devenait un réservoir de pouvoir. Même les sorcières du premier degré l’avaient remarqué, quand ils créaient un cône de pouvoir dans le cercle, il leur était confisqué et ils devaient tout recommencer.

Finalement, Alex a convoqué une réunion, tracé le cercle et a dit à Paul que Michael devait être détruit. « Il m’obsède. Je n’ai plus de vie propre. Je ne peux rien entreprendre puisque je ne peux pas me défendre contre lui. Devant tous les grands prêtres et grandes prêtresses – aucun premier degré ne fut autorisé à assister au bannissement - Alex s’est préparé pour l’acte final contre Michael. « N’y-a-t-il pas d’autre moyen ? » a demandé Paul. « Ne pouvons-nous pas lui donner une autre chance ? » Alex a été catégorique : c’était sa vie ou celle de Michael. L’expérience n’a pas été un succès et il fallait y mettre un terme. Il a jeté dans le chaudron au centre du cercle, les vêtements que lui et Paul avaient portés lors de la création Michael. Alors que les flammes montaient, le pentacle a été placé dans le chaudron avec les draps de lit, la cire fondue de la bougie et les pages de rituels. Alors que chaque élément était jeté dans les flammes, des malédictions étaient prononcées, plus terribles les unes que les autres.

Soudain Alex s’est écarté, a laissé tomber son athamé et on a entendu la voix de Michael, c’était la première fois qu’on entendait sa voix dans un cercle.

« Je suis un esprit » a-t-il crié. « J’ai cessé d’être ce que tu as fais de moi, un familier, et ni toi ni tous les dieux ne pouvez me détruire. . . »

La voix s’est estompée. Alex a saisi son athamé, qui n’est jamais utilisé pour détruire, sauf en cas de circonstances exceptionnelles, et il l’a levé vers le ciel, bannissant l’esprit par tous les pouvoirs de la sorcellerie. Tout fut silencieux et la tension a fait frémir l’air. Puis, de loin, on a entendu un faible gémissement.

« Qui a-t-il ? » a demandé Alex maintenant en pleine possession de lui-même et aussi, pensait-il, du cône de pouvoir.

« Une voix » fut la réponse. « Une voix dans le désert. »

Déterminé à savoir si c’était la fin de Michael, Alex évoqué d’autres familiers pour en savoir davantage.

« Tu ne peux pas le bannir complètement » fut la réponse. « Laisse-nous prendre en charge sa formation afin qu’il puisse devenir un esprit servile et qu’il ne vienne que lorsqu’il est appelé.

Alex était réticent, mais avec le temps les familiers ont prouvé qu’ils avaient raison. Michael est devenu le plus fiable de tous. Aujourd’hui il travaille avec diligence et accomplit toute les tâches que lui fixent Alex, Paul ou même Maxine.

Chapitre 12 - Couronnement du Roi des Sorcières

En 1965, Alex Sanders a reçu une invitation de l’une des 1623 sorcières qui à l’époque été liées à ses covens. Une fête devait se tenir au cours de laquelle il devait être l’invité d’honneur. Il savait qu’une cérémonie spéciale avait été organisée, mais il n’en connaissait pas les détails.

En arrivant à la fête, il a été conduit au salon, où soixante-cinq personnes - cinq covens complets - l’attendaient. Sur une chaise il y avait de nouveaux vêtements en velours bleu foncé. Ils avaient apparemment été cousus spécialement pour lui.

« Mais je n’ai pas besoin de vêtements neufs » a-t-il dit. Il avait toujours conçu et cousu les siens.

« Nous nous sommes réunis avec tous les autres covens » a dit l’un des anciens. « Nous en sommes arrivés à la conclusion que puisque tu es notre fondateur, le seul parmi nous à descendre directement de sorcières, et que tes connaissances sont bien plus importantes que les nôtres, nous voulons te couronner « Roi des Sorcières » et te reconnaître officiellement comme le plus grande autorité de la sorcellerie. »

Alex fut très flatté par tant d’estime et de loyauté, mais il n’avait nullement envie du travail et des responsabilités liés à ce titre. Pacifique par nature, il était heureux de transmettre ce qu’il savait sur le culte et d’essayer d’aider ceux qui sont dans le besoin. Agir comme arbitre dans les innombrables litiges dans son groupe hétérogène de disciples ne lui est pas venu naturellement. En matière de rituel et de dogme, son autorité sur les autres covens était de toute façon incontestée, pourquoi serait-il nécessaire de le désigner comme roi ? L’aîné, ou grand prêtre, dans chaque coven était généralement en mesure de régler les problèmes du coven, seuls ceux qui étaient insolubles étaient transmis à Alex Sanders. « Je ne suis pas Dieu » leur a-t-il dit « Je ne peux pas faire plus que quiconque parmi vous ».

Ils en ont convenu, mais ils ont aussi énuméré les fois au cours des années où l’autorité Alex avait été remise en question, où il avait été contesté et même maudit. Quand il a commencé à faire des apparitions publiques pour parler de la sorcellerie et de sa compatibilité avec les autres religions, il avait reçu une missive explicite jetant la malédiction des sorcières sur lui. Elle était dactylographiée à l’exception d’un pentacle talismanique en haut et de l’inscription en hébreu en bas. Dans cette lettre il était comparé à Joris Karl Huysmans, un écrivain français, qui, au dix-neuvième siècle s’était tourné vers la sorcellerie et avait développé une obsession pour ses pouvoirs. Plus tard, il devint un fervent catholique et il a décrit dans ses livres les secrets de la sorcellerie, principalement de la sorcellerie noire. Les sorcières contemporaines pensent qu’il a été maudit par ses contemporains car il est mort du cancer du palais après une longue agonie. Maintenant, la malédiction a été répercutée sur Alex parce qu’il avait osé révéler les détails du culte.

A cette époque, Alex a connu une période où son avenir ne se révélait ni dans le cristal ni dans les cartes de tarot. Au bas de la missive avait été dessiné avec tous les détails un jeu complet de cartes de tarot avec l’interprétation des cartes. Certains des événements prophétisés au moment où la lettre se sont réalisés mais ils ne pouvaient pas être connus, même par ses propres sorcières, alors des autres... Il ne fait aucun doute que la lettre était maléfique et que ses auteurs étaient des sorcières expérimentées. Leur seul oubli était la mention traditionnelle de malédiction, généralement inscrite sur le pentacle, la phrase: « Qu’un maléfique le domine. Que Satan se tienne à sa droite. »

Cette nuit Alex s’est adressé au coven et, à la surprise des présents, il a fait passer à tous la malédiction qui mesurait 45 cm. Il a ensuite été invité à s’exprimer lors d’une émission télévisée et l’intervieweur lui a demandé ce qu’il pensait de la malédiction. Faisant claquer ses doigts, Alex Sanders a répondu: « c’est ce qu’ils peuvent faire de pire, voilà ce que je pense de la malédiction. »

Des paroles courageuses, mais quand plus tard il est revenu chez lui avec Maxine, il sentait le mal autour d’eux. L’obscurité semblait l’engloutir. Pendant des jours, il a purifié son appartement avec de l’encens et a invoqué les pouvoirs avec des prières et des incantations. Seule sa grande confiance en sa capacité à chasser la malédiction et à protéger sa femme et ses covens a empêché que ses disciples ne paniquent.

Finalement Alex Sanders a été convaincu qu’il devait être leur roi. Il a mis les nouveaux vêtements. Lors d’une cérémonie composée en partie des rites du couronnement des Pharaons d’Egypte et en partie des rituels des sorcières, les anciens ont placé sur sa tête une couronne de cuivre, de laiton, d’un peu d’argent et de velours bleu. Ils ont oint d’huile ses pieds nus et l’ont assis sur le trône devant l'autel puisqu’il était le représentant de leur dieu cornu. Puis ils ont jeté dans un chaudron en feu la couronne afin que les serments d’allégeance qu’ils avaient faits soient définitifs, sinon ils pourraient retourner en poussière, comme la couronne.

La royauté a apporté à Alex encore plus de problèmes qu’il n’avait avant. Alors qu’il se préparait pour les célébrations d’Halloween, il a reçu une lettre de Bangalore en Inde. Son correspondant qui se décrivait comme un « prêtre de Kali », déclarait qu’il avait lu une lettre qu’Alex avait écrite à un magazine occulte, où il défendait la sorcellerie et affirmait que ses pouvoirs étaient très fréquemment utilisés aujourd’hui.

« Je vais arriver très bientôt en Angleterre» disait le prêtre de Kali, « et j’aimerais vraiment faire votre connaissance. Me feriez-vous l’honneur de dîner avec moi afin que nous puissions discuter de quelque chose qui, j’en suis sûr, sera important pour nous deux ?

Alex a répondu qu’il acceptait de le rencontrer, mais il a oublié toute cette histoire après s’être renseigné sur le culte de Kali. Kali était une des déesses de l’Hindouisme, elle représentait la destruction. Elle était représentée sous l’apparence d’une femme énorme à la peau noire avec une grosse langue rouge sang sous laquelle apparaissaient des défenses féroces. Elle avait un collier de crânes humains. De nos jours les hindous désapprouvent les anciens rites de culte qui, dans certaines régions d’Inde, sont encore pratiqués et des animaux vivants sont sacrifiés. Plus Alex lisait moins il aimait ce culte, mais il a essayé de garder l’esprit ouvert: peut-être que comme pour la sorcellerie, on se faisait une image fausse du culte de Kali.

Environ un mois plus tard, début décembre, une autre lettre est arrivée. Cette fois elle avait été postée de Londres. Le prêtre de Kali envoyait de l’argent à Alex pour couvrir ses frais de transport jusqu’à Londres où une chambre d'hôtel lui avait été réservée. Accepterait-il de venir deux ou trois jours pour rencontrer son correspondant et deux de ses deux amis qui étaient avec lui ?

Le lundi suivant, Alex s’est rendu à Londres et s’est rendu à l’hôtel du West End où ses hôtes indiens étaient descendus. Vêtus de costumes sombres, ils auraient pu être des hommes d’affaires. Monsieur C. et monsieur R. avaient environ 55 ans, le troisième, monsieur G., le correspondant d’Alex devait avoir 35 ans. Il semblait être le porte-parole du groupe.

Ils se sont rencontrés au début de l’après-midi et ils ont parlé religion du monde autour d’un thé, tout en n’évoquant pas les questions personnelles. Ils avaient tous trois reçu une bonne éducation et parlaient un excellent anglais. Quand Alex a tenté d’orienter la conversation sur le culte de Kali, ses remarques ont été habilement esquivées et ses questions se sont perdues sous un flot de paroles. Abandonnant face au goût des asiatiques pour les périphrases, Alex s’est installé confortablement et les a laissés diriger la conversation.

Ils n’ont parlé que de choses futiles pendant le dîner mais après avoir terminé les cafés et pendant qu’ils dégustaient des liqueurs dans le salon de l’hôtel, la discussion futile a cessé. Alex savait qu’ils voulaient quelque chose de lui, sinon ils ne l’auraient pas invité. D’après leur conversation il était évident qu’ils n’étaient venus en Angleterre que pour le rencontrer. Il se sentait flatté mais était quelque peu effrayé.

« D’après ce que nous avons compris vous êtes un descendant direct d’une lignée de sorcières remontant au moyen age, c’est bien ça ? » a demandé à monsieur G.

Alex a confirmé que c’était bien le cas.

« Et que vous êtes le maître incontesté de la sorcellerie en Europe?

Alex a expliqué qu’il le pensait même s’il n’avait pas eu beaucoup de contacts avec les covens de France et de Belgique.

« Mais y a-t-il quelqu’un de plus expérimenté que vous en sorcellerie et magie ? » a insisté monsieur M.

Alex a répondu que s’il y avait une telle personne, il ne l’avait jamais rencontrée ni même entendu parler d’elle. « Pourquoi les prêtres de Kali s’intéressent ainsi à la sorcellerie? Cherchez-vous à être initiés ? » L’homme sourit et lui a assuré qu’ils étaient totalement satisfaits de leur propre religion et ne souhaitaient pas devenir sorcières. « Mais nous avons besoin de vous » a-t-il continué. « Laissez-moi vous expliquer : Kali est l’ancienne déesse de la destruction qui nous prête ses pouvoirs pour que nous en fassions ce que nous voulons tant que nous l’adorons de la façon qu’elle préfère. Lors d’un de nos pèlerinages aux anciens sanctuaires, nous sommes tombés sur un temple en ruine qui a été dédié à la déesse il y a de nombreuses générations. Plus tard ce temple a été profané par les adeptes de l’hindouisme moderne qui ont retiré une grande partie des rituels antiques de la religion et ont choisi de négliger Kali. »

Alex a hoché la tête, cela cadrait avec ce qu’il avait lu. « Mais qu’est-ce que tout cela a à voir avec moi ? » a-t-il demandé.

Les trois hommes se sont regardés. Puis monsieur G. a continué. « Depuis plusieurs années, les adeptes de notre culte ont réuni des fonds pour la restauration de ce temple. Maintenant, il est prêt à être consacré et nous avons décidé que vous êtes la personne la plus apte à le faire. »

Avant qu’Alex ait pu dire quoi que ce soit, monsieur G a dit : « Nous sommes prêts à vous payer £1000 maintenant et nous vous donnerons £1000 de plus après la cérémonie. En plus nous payerons votre billet d’avion et toutes vos dépenses lorsque vous serez en Inde. » Il s’est adossé et a souri pendant que ses amis approuvaient de la tête.

« Quel genre de cérémonie avez-vous à l’esprit ? » a demandé Alex.

« Bien, les rites mystiques habituels de consécration d’un temple. » Monsieur G. a placé ses mains paumes vers le ciel pour exprimer son étonnement face à cette question.

Alex a senti les poils de son dos se dresser. « Un sacrifice humain ? » a-t-il a demandé.

« Mais bien sûr. »

Le serveur silencieux a remplacé leurs verres par des verres pleins. Tout autour dans la salle des petits groupes discutaient pendant que les trois indiens souriants planifiaient calmement un meurtre rituel qu’Alex devait accomplir pour de l’argent.

Ils ont rejeté ses protestations en assurant que la victime, qui avait déjà été choisie, étaient l’une de leurs membres et était pleinement disposée à offrir sa vie sur l’autel de Kali.

« Elle est honorée d’avoir été choisie », a déclaré monsieur G. « Nous lui avons dit qu’elle sera récompensée par la déesse qui lui accordera la vie éternelle à ses côtés. En plus sa famille sera récompensée de sa mort. Elle a hâte de vous rencontrer.

Alex ne put cacher un regard horrifié.

« Cela ne sera pas une opération désagréable » lui a assuré monsieur G. « La demoiselle sera droguée, elle ne luttera pas et n’interrompra pas le rituel et vous n’aurez pas à la démembrer, comme le fait, d’après ce que j’ai compris, votre confrérie. Oh non, » il a souri légèrement - « vous n’aurez qu’à l’éventrer pour que son sang encore chaud coule sur l’autel et transfère sa force de vie au pouvoir que nous allons générer pour protéger le temple. »

Interprétant le silence abasourdi d’Alex comme un consentement, monsieur G. s’est empressé d’ajouter que la sorcellerie, ininterrompue depuis des siècles, avait développé tant de pouvoir. On demandait à Alex de rester en Inde pendant six mois afin de pouvoir instruire les prêtres sur la manière européenne de créer les cônes de pouvoir et de s’en servir. Comme le nouveau temple devait avoir « ce qu’il y a de meilleur en matière d’équipement, ils étaient prêts à consacrer une somme très importante pour acheter de véritables couteaux et épées… de sorcières et d’autres armes magiques qu’Alex pourrait graver et consacrer puis remettre au temple après la cérémonie.

Retrouvant son sang-froid, Alex a dit aux prêtres incrédules que « cela fait des siècle que les dieux de la sorcellerie ne demandent plus de sacrifice. Autrefois les gens étaient malmenés par leur environnement, mais maintenant, tous nos pouvoirs sont dédiés au bien. Nos dieux et déesses demandent que nulle vie humaine ou animale ne soit sacrifiée. Il doit en être de même pour votre Kali, n’est-ce pas ? »

La conversation a tourné au cauchemar, les trois Indiens, le visage toujours souriant, repoussaient le refus d’Alex et insistaient sur le fait qu’ils l’avaient choisi et qu’il ne pouvait pas refuser cet honneur.

« S’il faut que force de vie soit sacrifiée sur l’autel » a dit Alex, « pourquoi ne pas utiliser des œufs frais ? Ca s’est fait en Europe et cela a eu d’excellents résultats. »

« Peut-être » a dit monsieur R. « peut être serait il possible de vous convaincre si nous augmentions vos gages, disons, de cinq cents livres ? »

Alex lui a assuré que ce n’était pas une question d’argent. Il était étonné de son honnêteté car il aurait pu gagner là un somme d’agent qu’il n’avait plus possédée depuis qu’il avait cesser de pratiquer la magie noire et en plus il avait cruellement besoin d’argent. Il avait moins de dix shillings en poche et ne pouvait même pas payer une tournée.

Bien qu’il ait essayé de toutes ses forces il n’a pas réussi à convaincre les prêtres de Kali que jamais il n’accepterait leur offre. Quand il s’est mis en colère, ils eurent l’air blessé et ont secoué tristement la tête devant son manque de considération.

« Beaucoup de nos adeptes sont des personnes très pauvres » a dit monsieur G. « Ils nous ont fait confiance pour que nous leur fournissions un nouveau temple où ils pourront présenter leurs problèmes en sachant que Kali les aidera en retour de tout ce qu’ils ont fait. Leur refuseriez vous aide et prospérité parce que vous avez, disons, un dégoût emphatique ? Nous avons lu des textes détaillés sur la sorcellerie britannique, il y est question de potions composées de sang et de graisse de bébé... D’autres membres de votre fraternité doivent avoir moins d’inhibitions que vous. » La voix s’est mise à être plus rude. « Peut-être que vous réservez vos sacrifices à vos compatriotes et que vous nous les refusez ? »

Alex a expliqué en détails comment la sorcellerie contemporaine avait évolué en utilisant le symbolisme à la place du meurtre rituel. Sans dévoiler de secrets, il les a assurés que les pouvoirs qu’il pourrait utiliser étaient tout ce que tout le monde pouvait souhaiter et que les dieux devaient être satisfaits sinon ils refusaient de se manifester. Quand ils se furent un peu calmés, il a décidé de quitter le salon avant de rester seul avec les trois hommes et d’être à leur merci. Il sentait que même ses familiers ne pourraient pas le protéger très longtemps face à ces trois hommes avec des intentions aussi mauvaises. Il s’est levé et les a salués.

« Nous allons prendre notre petit déjeuner avec vous » lui ont-ils dit. « Peut-être aurez-vous changé d’avis demain matin ». Sans en dire plus Alex est monté dans sa chambre.

Bien avant l’aube, il a fait sa valise et quitté l’hôtel en disant au réceptionniste qu’on lui avait téléphoné et qu’il devait s’en aller. Il y a eu un petit souci au sujet de la facture, mais finalement le réceptionniste a trouvé une note dans son registre où il était précisé que la chambre était à facturer aux Indiens.

Pendant près de deux heures Alex a marché dans les rues désertes de Londres avant de se rendre à la gare pour prendre le premier train pour Manchester. Il avait peur d’attendre à la gare car ses hôtes pouvaient avoir découvert son absence et être venus le chercher. Une fois chez lui ça allait à nouveau mieux. Mais son soulagement fut de courte durée. Le lendemain matin, il a reçu un télégramme assez rude de monsieur G. qui disait : « Venez à Londres immédiatement ou des mesures seront prises. »

Alex n’a pas perdu de temps. Il a écrit une lettre aux trois hommes leur disant de quitter l’Angleterre dans les huit jours. Ils devaient retourner dans leur pays sinon il les maudirait rituellement. Même s’il ne ferait pas couler le sang ses malédictions n’en seraient pas moins efficaces. . .

C’était un mercredi, le samedi suivant il a reçu une lettre de monsieur G. disant que monsieur R. était mort d’une pneumonie après une maladie foudroyante n’ayant duré que douze heures. Il a été incinéré au Golders Green et ses compagnons ont dû rester pour y assister. Même s’ils devaient penser que la malédiction d’Alex avait touché leur ami, ils ne perdaient pas espoir, une note déclarait qu’Alex pourrait décider du montant de sa rémunération s’il changeait d’avis.

En fait, Alex ne les avait jamais maudits. Il supposait que l’homme était soit mort de causes naturelles ou qu’il avait approché d’autres sorcières qui l’avait maudit sans avertissement. En tout cas Alex n’a plus jamais entendu parler des prêtres de Kali.

Chapitre 13 - Labeur et Problèmes

En plus de rendre visite à ses propres covens disséminés dans tous le pays, Alex rencontrait aussi de temps à autre d’autres sorcières, car une copie du Livre des Ombres, avec la liste des sorcières et leur adresse qui y était jointe lui ouvrait partout les portes des membres. Tous les « étrangers » ne reconnaissaient Alex comme le roi des sorcières, mais ils l’accueillaient avec plaisir et profitaient souvent de l’occasion pour comparer les rituels qui diffèrent quelque peu d’un coven à l’autre.

Un week-end Alex et deux autres hommes de son groupe sont allés assez loin pour rencontrer un couple de sorcières, ils étaient mari et femme. Ils n’avaient pas averti de leur visite et quand ils sont arrivés Alex a remarqué que la femme les a gardés au salon pendant que son mari était de toute évidence en train de cacher certaines choses. Alex appréciait qu’ils gardent leurs secrets à l’abri du regard des étrangers, mais à un moment il a prononcé deux ou trois formules du code des sorcières qui auraient dû être comprises par toute personne connaissant le code standard, mais le couple ne semblait pas les avoir saisies.

Alex a échangé un regard avec ses compagnons. Quand ils ont finalement pu pénétrer dans la pièce rituelle, il a su tout de suite que tout n’était pas comme il fallait. Il n’y avait par exemple pas d’escourge sur l’autel. Cela ne pourrait signifier qu’une seule chose: ils ne s’en servaient pas comme arme symbolique. Deux ou trois autres détails avaient aussi été omis ou substitués et Alex a décidé qu’il ne resterait pas plus longtemps. « Vous avez surement le temps de boire un verre » a dit la femme.

Alex a refusé, mais la plus jeune de ses deux compagnons, une sorcière de dix-huit ans initiée il y a peu, a accepté. Il a dit à Alex qu’il le retrouverait plus tard à l'hôtel.

Avec un mauvais pressentiment, Alex s’est promené en ville en retournant régulièrement à l’hôtel pour voir si son ami était de retour. A deux heures du matin, il ne pouvait plus attendre. Il est allé à la maison des sorcières et a frappé à leur porte jusqu’à ce qu’une lumière apparaisse à l’étage. « Allez-vous en » a crié une voix d’homme.

« Ouvrez la porte ou j’appelle la police » a répondu Alex. Il savait avec certitude ce qui s’était passé à l’intérieur. Sa rage était telle qu’il n’aurait pas eu besoin de se contrôler pour conjurer ses familiers, mais il pensait qu’il n’avait pas le besoin d’eux. Après avoir à nouveau frappé à la porte, elle s’est ouverte. Il a bousculé l’homme et s’est précipité dans l’escalier. Il a regardé dans chaque chambre jusqu’à ce qu’il trouve son ami. Il était nu, sa poitrine, son abdomen et ses cuisses étaient recouverts de très grandes zébrures et d’écorchures. Sa tête pendait sur le côté et Alex a remarqué qu’il avait les pupilles dilatés. Il avait été drogué, battu et séduit. Il n’y avait rien qu’Alex puisse faire à part dire à l'homme qu’il devait faire en sorte que le jeune homme soit de retour à l’hôtel pour neuf heures le lendemain matin, sinon la police serait informée. La femme a esquissé un léger sourire mais son époux était prêt à accepter n’importe quoi pour qu’Alex s’en aille.

Alex a très peu dormi cette nuit là, il a tenté de contrecarrer le mal qui avait enveloppé son ami. Mais sa magie était surpassée par la magie noire du couple qui était aidée par l’assentiment de sa victime. Cependant, peu avant neuf heures du matin, le jeune homme est arrivé à l'hôtel, dans son état normal, ses blessures cachées par ses vêtements.

Alex lui a expliqué à quoi il s’était frotté puis il a dit : « Je n’ai pas pour habitude de donner des ordres à mes sorcières, mais je t’ordonne maintenant de faire ta valise et rentrer à la maison avec nous. Sinon tu subiras la malédiction de la fraternité et tu seras banni de tous les coven du pays.

Le jeune homme a refusé. « Je reste ici avec mes amis » c’est tout ce qu’il a dit et Alex a dû rentrer seul. Lors de la réunion suivante de coven, il a eu la tâche peu enviable de prononcer la malédiction sorcière, qui dure un an et un jour, mais qui peut être levée pendant cette période si l’excommunié demande pardon et souhaite retrouver sa place au sein du groupe.

Mais Alex savait qu’il n’y aurait pas de retour pour son jeune ami, il ne chercherait pas à être pardonné, il avait pris le chemin de la perversion et il n’y avait rien qu’Alex pourrait faire pour changer cela. La magie noire ne peut être surmontée par la magie blanche que lorsque la victime coopère et qu’elle n’est pas de connivence avec ses bourreaux.

Mais le coup le plus dur était encore à venir. Un soir, lors d'une fête, une demoiselle a demandé à Alex de prouver qu’il était une sorcière.

« Je n’ai pas à le prouver » a répondu Alex. Puis, voyant son visage confus, il a ajouté: « Mais je peux te dire que tu traverses une mauvaise passe, tu vis chez ta grand-mère. Tes parents ne font pas face à leurs responsabilités, surtout que tu n’as que dix-sept ans. 

La demoiselle a été surprise et a demandé comment il le savait.

« Parce que je suis une sorcière » a-t-il en souriant. « Qui plus est, tu as un petit ami qui t’en demande trop. » Ils ont discuté jusqu’à ce que la demoiselle soit obligée de partir et Maxine qui avait pitié d’elle lui a donné son adresse et lui dit de les contacter si elle avait besoin d’aide ou de conseils.

Quelques temps plus tard la demoiselle est venue demander conseils. Alex l’a présentée à Paul et tous les trois se sont assis pendant qu’Alex commençait à lui tirer les tarots. Alex n’avait aucun problème à ce que Paul écoute les confidences de la jeune fille. Ils étaient tous deux prêtres - ou docteurs - et ainsi ils étaient tenus de respecter sa confiance et de ne pas en profiter. Les cartes ont montré qu’elle envisageait de renoncer à son petit ami, mais Alex lui a dit que si elle pouvait encore supporter leurs difficultés pendant quelques semaines, ils seraient en mesure de s’installer ensemble, de se marier et d’avoir une vie heureuse.

« Si tu romps avec ton ami, tu rencontreras rapidement deux autres hommes, l’un jeune et l’autre plus âgé. » Alex a tiré les cartes de plusieurs façons différentes, il n’aimait pas ce qu’il voyait. « Tu vas gâcher ta vie si tu ne fais pas attention. Tu vas vivre avec le jeune homme et tu seras très malheureuse. Tu auras deux enfants et l’homme va te quitter. »

Ces avertissements ont fait sourire la demoiselle, ils semblaient si éloignés des personnes qu’elle connaissait.

Cela se passait quelques semaines avant que Maxine n’attire l’attention d’Alex sur le changement qui s’était opéré en Paul. Paul n’était plus le compagnon discipliné et amusant, il devenait secret et agressif lorsqu’on l’interrogeait sur ses activités. Il a commencé à arriver en retard aux réunions et, comme certains membres qui venaient de loin, il devait partir rapidement après. Alex l’a pris à part.

« En tant que prêtre, tu as des devoirs vis-à-vis de la communauté » a-t-il dit. « Si tu veux ne pas assister à une réunion, conduis-toi en homme et dis nous le, nous demanderons à quelqu’un d’autre d’officier, mais ne traite pas tes frères à la légère. »

Paul était agressif, mais il est devenu plus fiable pendant un certain temps. Puis, un soir, il a appelé Alex et lui a demandé s’il voulait bien lui lire les tarots, il a toujours été aveugle sur son propre avenir. Alors que les cartes étaient dispersées sur le sol, Alex pouvait à peine croire ce qu’il voyait. « Tu as une liaison avec la demoiselle qui nous a demandé de l’aide » s’est il exclamé. « Vous avez délibérément pris le chemin que je lui avais dit d’éviter et tu es la personne qui l’a menée sur cette voie. »

Paul a brouillé les cartes et a essayé de s’en tirer.

« Tu peux me rejeter mais tu ne peux rejeter la Wicca » a répliqué Alex. « Ne nie pas ta foi, s’il te reste un peu de décence. »

Alex convoqua un conseil composé de sorcières des second et troisième degrés afin de décider ce qu’il fallait faire. Un bain de purification d’eau froide et de sel a été préparé et on a dit à Paul de s’y plonger pendant que le conseil traçait le cercle et écoutait ce qu’Alex avait à dire. Ils ont consulté les livres sur les lois sorcières. Ils ont repéré précisément les lois que Paul avait enfreintes et les ont recopiées. Ensuite le coupable a été appelé. Il a été mené sur le trône à côté de l’autel et, quand il fut assis, on lui a lu les accusations. On lui a demandé de sonder son âme, son esprit et son cœur avant de répondre. Par trois fois on l’a prié de répondre aux accusations et comme il demeurait silencieux, sa culpabilité a été acceptée. Il devait être banni, mais pas pour un an et un jour comme on le faisait pour les sorcières des premier et second degré. Pour lui, qui était grand prêtre du troisième degré, il serait banni à jamais, dans cette vie et celles qui pourraient suivre.

La mort dans l’âme, Alex a donné à Paul les quarante coups d’escourge requis, pas assez fort pour laisser des marques ou faire couler le sang mais assez pour le meurtrir. Paul était toujours silencieux. Il a été chassé du cercle et son nom a été retiré du Livre des Ombres.

Cela faisait quelques temps, qu’Alex envisageait de laisser ses covens de Manchester sous la direction de Paul alors que lui et Maxine s’installeraient à Londres où il y avait beaucoup de jeunes qui souhaitaient être initiés. Maintenant qu’il avait perdu son apprenti, il devait reconsidérer le problème et avant qu’il n’ait pris une décision définitive, deux évènements se sont déroulés.

Le premier a été porté à sa connaissance par une de ses sorcières qui avait vu une annonce d’un journal de Manchester : « Contact avec une sorcière demandé d’urgence. Aidez-moi s’il vous plaît ». Alex a écrit et reçu une réponse de Mme Kate Peters qui a accepté de lui rendre visite le lendemain.

C’était une grosse Jamaïcaine, vêtue d’une robe à fleurs et un chapeau à large bord décoré de pommes et d’oranges grandeur nature. Son expression lugubre ne correspond pas à son apparence exubérante. « Oh Seigneur, vous devez m’aider » a-t-elle gémi en saisissant les mains d’Alex et en les serrant très fort quand il l’a emmenée dans le salon de sa petite maison de Newton Heath.

Entre deux appels à Jésus, pour qu’il confirme la véracité de ses dires, elle lui a parlé de ses problèmes. Un an plus tôt elle avait loué une de ses chambres à Paddy, un Irlandais. Il avait été un bon locataire jusqu’à ce qu’il perde son emploi, depuis il ne pouvait plus payer son loyer. Elle l’avait laisser occuper le logement gratuitement pendant un certain temps, l’avait nourri de temps à autre et même donné quelques sous pour son compteur à gaz. Un jour, lorsqu’elle est revenue des courses, elle l’a entendu taper sur son compteur de gaz. Elle s’est précipitée vers sa porte et l’a vu ramasser un tas de pièces par terre. Alex pouvait imaginer le visage de l’homme plein de rage quand elle a menacé d’appeler la police et de le faire mettre en prison s’il ne prenait pas ses affaires et quittait les lieux. Elle a claqué la porte et est allée se calmer dans la cuisine.

Quelques heures plus tard elle s’est souvenue de la cause de sa colère et est allée voir s’il était bien parti. Sa porte était fermée et il y avait une forte odeur de gaz. Elle courut fermer le robinet principal de gaz, puis elle est allée dans la rue pour aller chercher un policier. Ca ne servait plus à rien, Paddy était mort, son visage livide planté dans le tas de pièces de monnaie.

Attrapant à nouveau les mains d’Alex, Mme Peters a roulé des yeux et a dit qu’à ce moment précis elle a eu l’impression que les pièces quittaient le sol et volaient dans sa tête. Maintenant, lorsqu’elle bougeait elle les sentait faire du bruit dans sa tête. Pendant une seconde Alex a senti un fou rire monter en lui. Lorsqu’il était enfant il avait une tirelire en forme de tête d’homme de couleur. Elle avait une main tendue attachée à l’arrière et faisait levier et quand on y mettait une pièce le levier était actionné et la main se plaçait sur la bouche ouverte et faisait basculer la pièce dans la gorge. Il se souvenait du nombre de fois qu’il avait essayé de récupérer des pièces en plaçant un couteau entre les dents de la tirelire et en la secouant la tête en bas.

En plus d’avoir des piécettes qui teintaient dans sa tête, Mme Peters n’arrivait pas à retrouver la paix chez elle car l’esprit de Paddy toquait dans toute la maison. Cela faisait des mois qu’elle cherchait un « berger » jamaïcain ou un prêtre vaudou pour se débarrasser des mauvais esprits. En désespoir de cause elle avait placé une annonce pour trouver une sorcière.

« S’il vous plaît aidez-moi» a-t-elle dit. « Le Seigneur vous bénira si vous m’aidez. »

Alex lui dit de se ressaisir, il était convaincu qu’elle s’en voulait beaucoup trop au sujet de son locataire et qu’un peu de psychologie ferait qu’elle aille mieux.

«Vous avez été cupide, vous vouliez ces pièces lorsque vous les avez vues par terre autour de la tête du mort, n'est-ce pas ? » a-t-il demandé.

« Oh oui, maître, si vous le dites. J’ai été cupide » a-t-elle dit en se balançant d’avant en arrière.

« Très bien » a-t-il dit sévèrement, il a pris quelques-unes de ses armes sorcières et a tracé un cercle autour d’elle, « je vais maintenant pratiquer ma sorcellerie sur votre tête et demain je viendrai pour exorciser votre maison. » Pendant qu’il chantait des incantations, il fut perturbé et amusé de l’entendre teinter pendant les Psaumes.

Au point culminant de sa cérémonie, il a pointé un doigt vers la femme qui maintenant était silencieuse et avait fermé les yeux et Alex a dit à l’argent de partir. Il a eu un moment de silence puis on a entendu des mots très crus prononcés avec un fort accent irlandais. Alex avait cru qu’il avait affaire à une femme très imaginative qui s’illusionnait elle-même, mais maintenant il se rendait compte qu’elle était vraiment possédée. Il a laissé tombé sa parodie de cérémonie sorcières et a commencé à œuvrer plus sérieusement. Il fallait conjurer le pouvoir pour lutter contre la mauvaise influence qui parlait par la bouche de la femme en transe.

Peu à peu la tension a baissé et la voix s’est tue. Mme Peters, surprise a ouvert les yeux. « Est-ce que j’ai dormi ? »

Alex lui a assuré que tout allait bien et il a rassemblé ses outils puis lui a proposé de la reconduire chez elle pour qu’il puisse exorciser sa maison sans délai.

Tout était tranquille lorsqu’ils ont pénétré dans la maison. Alex est allé de pièce en pièce et les a aspergées d’eau en récitant ses incantations pendant que Mme Peters disait des extraits des évangiles.

« Tout ira bien maintenant » lui dit-il, mais elle n’était pas convaincue. « Restez pour le repas » l’a-t-elle exhorté. « Ca commence toujours après le thé. »

Cela a commencé comme un coup lointain. « Faites couler le robinet » a conseillé Alex. Il avait remarqué les tuyaux d’eau chaude qui passaient dans la cuisine et il pensait qu’il y avait peut être de l’air dedans. Pendant quelques moments il n’y a plus eu de coups et il a cru avoir trouvé le problème. Puis ça a recommencé, les murs grondaient comme si on leur donnait des coups de pied, les vitres tremblaient bien qu’il n’y avait pas de vent et les décorations en cuivre sur la cheminée bougeaient et vibraient. Résolument Alex a levé le poing et a exigé que les esprits s’en aillent sinon ils seront détruits par l’encens et les malédictions. Il a couru de pièce en pièce, chassant le spectre invisible, encouragé par Mme Peters qui était derrière lui et criait : « Alléluia! »

Mais les bruits ont continué. « Votre magie ne sera pas suffisante sans vaudou » a conclu Mme Peters. « Je sais ce dont vous avez besoin. Revenez demain soir à neuf heures et mes amis et moi, allons vous montrer. »

Intrigué par son échec, Alex fut heureux de s’éloigner de l’esprit frappeur indiscipliné. Il a passé la soirée à chercher dans ses livres de sorcellerie pour voir s’il avait quelque chose qu’il avait oublié de faire.

La nuit suivante, il s’est présenté à l’heure dite. Mme Peters l’a emmené dans la cuisine où il y avait quinze ou vingt Jamaïcains qui l’attendaient. Sur la table il y avait un sac de ciment, une couronne de gousses d’ail, quatre gros clous en fer fixés à une grosses chaîne et un poignard. Une petite chèvre était attachée au pied de la table, elle bêlait comme si elle sentait qu’elle allait mourir.

« Oh, non » a dit Alex lorsqu’on lui a tendu le poignard, « je ne fais pas de sacrifices. Ce n’est plus nécessaire de nos jours ... » Ses paroles furent noyées par des grondements de colère. Mme Peters a bondi pour apaiser ses amis tandis qu’Alex tentait d’expliquer son point de vue.

Dans un coin un petit jamaïcain a exprimé l’opinion de la majorité. « Est-ce que les sorcières blanches sont trop importantes et puissantes pour aider leurs frères de couleur ? »

Vainement Alex a essayé d’obtenir leur approbation et, à contrecœur, ils ont accepté de lui expliquer comment la cérémonie vaudou devait être conduite. La chèvre devait être tuée afin que son sang éclabousse les murs et tous les gens présents dans la pièce. Puis les clous en fer devaient être emmenés au cimetière où l’Irlandais a été enterré et on cimenterait un clou à chaque coin de la tombe pour lier l’esprit. Pour finir la couronne d’ail devait être placée à la tête de la tombe pour empêcher qu’il ne s’échappe.

A nouveau on tendait le poignard à Alex et à nouveau il a refusé de le saisir. Sans plus tarder, un grand Jamaïcain l’a pris et a tranché la gorge de la chèvre. Elle a bêlé un court instant, le sang a jailli dans tous les sens et la petite chèvre a ployé et s’est effondrée. Quelqu’un l’a poussée du pied, elle avait rempli son rôle. Alex n’imaginait pas qu’une créature aussi petite pouvait contenir autant de sang. Le sang se répandait, remplissant l’air d’une chaude odeur.

Alex a réalisé que les autres prenaient plaisir à son malaise. Les hommes barbouillaient leurs poignets de sang, il avait le sentiment que le rituel était arrivé à son paroxysme, il avait vraiment peur.

« Il n’était pas nécessaire de faire un sacrifice sanglant » a-t-il crié en essayant de dominer le brouhaha. « J’ai déjà fait un charme et votre fantôme a disparu. »

Comme pour se moquer de ses paroles, on a entendu des coups contre les murs et les vitres vibraient plus fort que jamais. Les hommes se sont levés de leurs chaises et se sont rassemblés au centre de la pièce. Alex s’est rapproché de la porte, il avait plus peur des vivants que des morts.

« Je vais aller chercher d’autres plantes » leur a-t-il dit. Puis il a ouvert la porte et s’est enfui sans s’arrêter avant d’avoir atteint la route principale et trouvé un taxi pour l’emmener en sécurité.

Honteux de sa fuite - et de sa défaite - Alex a appris quelques mois plus tard que quelqu’un, d’une façon ou d’une autre, avait exorcisé l’esprit frappeur déchaîné.

L’événement qui allait précipiter son départ pour Londres eut lieu quelques jours plus tard : Maxine a annoncé qu’elle était enceinte. Tout se liguait contre le fait qu’ils restent à Manchester : la maison était trop petite pour trois, l’appartement n’était pas pratique, et surtout, Maxine insistait pour que nulle trace de la période de magie noire d’Alex ne puisse corrompre l’enfant. Il devait renoncer à la petite rente que lui versait Ron depuis qu’il avait quitté la bibliothèque Rylands.

Chapitre 14 - Trahison au sein du Coven

Avant qu’Alex n’ait eu le temps de se créer des opportunités grâce à la magie, des amis qui avaient appris qu’il avait l’intention de déménager lui ont fait diverses offres. L’un d’entre eux, un Grec, avait un compatriote qui était propriétaire de plusieurs immeubles à Londres. La gérante de l’un d’entre eux s’en était allée et si Maxine souhaitait la remplacer, ils pourraient avoir un appartement indépendant et un revenu suffisant pour vivre tous les deux. Maxine ne pourra toucher à l’héritage de ses parents qu’en 1972, lorsqu’elle aura vingt-cinq ans, il était placé jusque là.

Avant de quitter Manchester, Alex est allé voir son bienfaiteur et lui a dit qu’il ne pouvait plus accepter sa pension. Maud venait de décéder et Ron était tout seul, il ne voulait pas perdre le contact avec Alex et il a été plus amusé que fâché à l’idée que l’argent pourrait être contaminé.

« Contaminé ou non, il y a 137 000£ à la banque à ton nom, le produit de la vente de Riversdale et des autres biens qui ont été à toi » a-t-il dit. « Je vais payer les frais de tenue du compte et si tu es dégoûté à l’idée de t’en servir, ton enfant ne le sera peut être pas. » Ils se sont séparés bons amis et le sont restés par la suite.

Puis Alex est allé voir sa mère. Elle avait appris ses activités par les journaux et elle l’avait vu parler de sorcellerie à la télévision et, bien sûr, il lui rendait régulièrement visite avec et sans Maxine. Mais elle n’avait pas pris sa religion au sérieux. Maintenant il lui a raconté les secrets de son enfance et de son initiation par sa grand-mère. Sa mère a dû le croire quand il lui parlé des objets que la vieille dame avait laissés et des histoires du passé que sa grand-mère lui avait racontées. Chrétienne pratiquante, Mme Sanders fut profondément choquée par le paganisme de son fils et cela lui a pris quelques mois avant qu’elle puisse se résoudre à l’accepter, aidée peut-être en cela par le bonheur évident de son fils lié à son mariage récent et le bien incontestable qu’il faisait en guérissant des malades. Elle a pourtant demandé à son église une croix qu’elle a placée sur la photo de sa mère décédée pour éloigner les mauvais esprits.

Alex et Maxine sont allés vivre à Clanricarde Gardens près de Notting Hill Gate en Juin 1967, mais ils se sont d’abord mariés civilement au bureau d’état civil de Kensington et Chelsea. Ils avaient tous les deux convenu au moment de leur handfasting qu’ils ne laisseraient pas leurs enfants être marqués du sceau de l’illégitimité. A peine avaient-ils emménagé dans leur appartement en entresol qu’ils étaient envahis de demandes de renseignements et de formation à la sorcellerie. Bon nombre des demandeurs avaient une certaine connaissance du culte et ce fut parmi ces derniers que furent initiés les sorcières qui ont formé le premier coven, il y en a eu de très nombreux depuis. Mais il n’était pas toujours facile de pratiquer la sorcellerie à Londres. Toutes les rencontres devaient avoir lieu à l'intérieur et uniquement dans des pièces assez grandes pour contenir le cercle et l’autel. En outre, la plupart des candidats appréciaient l’ivresse de faire venir le pouvoir et scruter l’avenir, mais ils n’étaient pas prêts à pratiquer le travail traditionnel d’apprentissage par cœur des rituels et travailler pour le bien des autres. Au début, Alex a perdu beaucoup de temps et d’énergie à essayer d’enseigner à des élèves inadaptés. Plus tard, il a décidé de tenir des conférences préliminaires chez lui tous les mardis soirs, là il pouvait expliquer ce qui était demandé aux sorcières et aussi sélectionner ceux dont il pensait qu’ils pouvaient faire l’affaire.

La sorcellerie pratiquée dans l'appartement était souvent au service des autres locataires de l’immeuble. Lorsque le propriétaire s’est plaint de ne pas pouvoir expulser deux locataires indésirables sans aller devant les tribunaux, Alex s’est mis au travail. Les membres de son coven ont combiné leurs pouvoirs et dans un délai d’un mois, les locataires avaient été mis en demeure de quitter l’immeuble. Quand ils sont partis, des sorcières initiées par Alex ont repris leurs studios.

Avant et pendant ses mois de grossesse, Maxine avait souvent vu dans les cartes qu’elle allait avoir une sorcière – un fils qui serait appelé Michael. Alex a confirmé qu’il avait vu le garçon dans son cristal et il se réjouissait de son incarnation. A la clinique d’accouchement où devait naitre l’enfant, Maxine a déconcerté l’infirmière quand elle lui a précisé « Wicca » à la rubrique religion.

« Vous voulez dire l’Eglise d’Angleterre ? » a demandé l’infirmière. Ce n’est qu’avec beaucoup de réticence qu’elle a finalement noté « païenne ».

Le bébé de Maxine est né le 3 Décembre 1967. Dans la salle d’accouchement, soulagée que tout soit terminé, elle a demandé si elle pouvait porter son fils. « C’est une magnifique petite fille » lui a-ton dit. Maxine était certaine qu’il y avait eu une erreur, mais au premier regard elle a su que l’enfant était le sien. Au lieu de Michael, il fut appelé Maya - un nom de la « Déesse Mère » chez les sorcières. Maya n’a pas été formée à la sorcellerie, tout comme son petit frère plus tard, mais elle sera en mesure de choisir sa religion elle-même lorsqu’elle sera plus âgée. Dès sa naissance, elle a assisté aux réunions du coven, mais même si son lit se trouvait dans la même pièce, il était placé en dehors du cercle. » Lorsque Maya eut quelques mois, Alex a eu une vision inquiétante: une maison, semblable à celle dans laquelle il vivait, était détruite par le feu. Les gens hurlaient et il pouvait voir le symbole de la mort. Lorsqu’il a eu cette même vision pour la troisième fois il a demandé au propriétaire de l’immeuble s’il voulait bien faire vérifier le câblage électrique. « L’incendie sera causé par un défaut du circuit électrique » a expliqué Alex, mais l’homme était sceptique et rien n’a été fait. Alex et Maxine ont commencé à craindre d’aller se coucher, car la vision indiquait que l’incendie aurait lieu pendant la nuit.

Six semaines après avoir averti son propriétaire, Alex a appris qu’un immeuble presque identique à celui dans lequel il vivait et appartenant au même homme, avait été ravagé par un incendie. Cinq personnes étaient mortes. Alex s’en est voulu de ne pas avoir averti la police de son pressentiment, mais Maxine lui a dit qu’ils n’auraient rien entrepris sur des preuves aussi fragiles.

Les covens de Londres attiraient leur lot de marginaux, de jeunes qui avaient quitté la maison familiale pour constater qu’ils ne feraient pas fortune dans la capitale, des asociaux de toutes sortes ainsi que de nombreuses personnes isolées. Comme Alex étendait son auditoire lors de ses conférences et apparitions publiques, il s’exprimait dans des universités, des clubs spécialisés et devant des groupes de surdoués, Sanders recrutait de nombreuses personnes qui avaient des dons naturels semblables à ceux dont jouissent certaines sorcières héréditaires. L’une de ces personnes a presque réussi à détruire le coven.

Ben était venu de l’Ile Maurice pour étudier à l’Université de Londres, mais il était devenu chanteur à succès et était passé de la vie universitaire à l’étude du monde de la pop musique. Catholique romain, il a d’abord entendu Alex parler lors d’une conférence à l’université et il a demandé s’il pouvait assister aux séances du mardi soir. En l’espace de quelques mois il s’était préparé à l’initiation et avait appris tous les rituels par cœur. Alex n’avait aucune hésitation à lui accorder le premier degré.

Victoria une jeune fille tranquille de dix-neuf ans était aussi membre du coven. Elle était fiancée à un homme qui vivait à Edimbourg et qui n’était pas au courant de sa religion. Elle a demandé à Alex s’il voulait bien consacrer sa bague de fiançailles pour que son mariage soit heureux ce qu’il a accepté. Alors que le coven priait, il placé l’anneau au-dessus de l’autel et l’a béni à la façon sorcière.

Entre les Esbats hebdomadaires réguliers, les sorcières étaient encouragées à organiser leurs propres réunions informelles pour parler de sorcellerie et des façons de la pratiquer. Alex savait que Ben, qui était venu à vivre dans l’immeuble de Clanricarde Gardens, tenait des réunions presque tous les soirs dans sa chambre, et Alex se félicite de son application et son enthousiasme. Mais il a commencé à avoir des doutes lorsque certaines de ses sorcières ont commencé à remettre en question ses rituels. Dans un premier temps, il ne soupçonnait personne, il était juste fâché que des novices puissent penser en savoir plus que lui.

Ce fut Maxine qui a remarqué que Victoria ne portait plus sa bague de fiançailles et qu’elle ne parlait plus de son fiancé. Alex lui a demandé ce qui s'était passé et après quelques digressions elle a dit que Ben avait proposé de consacrer la bague avec une magie plus puissante que celle d’Alex. Il n’avait pas rendu son anneau, mais cela n’avait pas beaucoup d’importance parce qu’elle commençait à se dire que son fiancé n’était pas l’homme qu’il lui fallait. Lorsque Maxine a tiré les tarots, elle a vu que Ben, au lieu de consacrer l’anneau pour bénir le mariage, a fait du vaudou pour briser le couple et avoir une liaison avec Victoria.

Sans attendre d’en savoir plus, Alex est allé à la chambre de Ben et a exigé qu’il rende l’anneau. Il était caché dans un sac de farine - la farine étant le support de vaudou - avec un crucifix, un médaillon de Saint-Christophe et un bracelet, tous ces objets appartenant à d’autres sorcières du coven. Le 3 janvier, la première pleine lune de 1969, le coven a été convoqué et Ben a été rituellement maudit et banni. Les autres furent invités à répéter leur serment de sorcière ou à se retirer du groupe. Le vaudou est totalement incompatible avec la sorcellerie car il est utilisé pour séduire les femmes ou détruire les hommes par la mort ou la folie.

« Que chacun de vous comprenne que je suis le doyen du coven et que je ne tolère donc pas la trahison des idéaux des sorcières » leur a dit Alex, « si l’un d’entre vous ici a des doutes sur son allégeance, qu’il parle maintenant ou la malédiction de la fraternité tombera sur lui lorsqu’il fera défaut à l’avenir. »

Un des membres a décidé de quitter le groupe. Il avait peur de la sorcellerie, mais il avait encore plus peur du vaudou qu’il avait pratiqué dans les semaines précédentes, il a décidé de tenir compte de la menace d’Alex. Les autres membres impliqués ont participé à des rituels de purification afin de se débarrasser de la souillure du vaudou. Toutes les armes et les biens qui avaient été utilisés dans les cérémonies exotiques ont dû être reconsacrés et dès que Ben eut quitté sa chambre tous les membres du coven s’y sont rendus pour combiner leurs compétences pour exorciser la pièce de son influence.

En dépit de sa promesse de ne pas utiliser la magie pour gagner lui-même de l’argent ou de toucher au compte que Ron avait ouvert à son nom, Alex estimait qu’il ne serait plus jamais pauvre. Les revenus tirés de ses conférences, de ses apparitions publiques et des émissions, ainsi que ce que proposaient ceux qui se présentaient à Alex seraient mis en commun et utilisés pour établir un centre pour sorcières où les membres de tout le pays – du monde entier en fait – pourront se rencontrer pour échanger des informations et honorer leur dieu. L’œuvre entreprise par Alex porte ses fruits, le culte n’est plus méprisé ou ridiculisé et bien que les covens hors de sa juridiction se disputent toujours au sujet de leurs rituels, ils ont la possibilité de faire des compromis lorsqu’ils ont l’opportunité de discuter ouvertement des détails avec des sorcières plus expérimentées.

Alex considère que sa résidence actuelle à Londres n’est que le prélude au travail véritable qu’il commencera une fois qu’il aura trouvé un site approprié pour le centre pour sorcières. Il sera situé à la campagne où les rituels en plein air peuvent être pratiqués sans craindre d’inquiéter les voisins. En attendant, il consolide les progrès réalisés par la sorcellerie au cours de cette décennie. Chaque année de plus en plus de gens responsables - nombre d’entre sont d’âge moyen – rejoignent ses rangs. Alors que la religion traditionnelle s’affaiblit et que les gens y cherchent un substitut, beaucoup sont attirés par les aspects « retour à la nature » de la sorcellerie. Le culte élémentaire de l’amour et de la fertilité peut être extrêmement attrayant dans une époque matérialiste éclipsée par les réalisations - et les horreurs - de la science. De même, le retour d’intérêt pour les phénomènes psychiques, que ce soit les soucoupes volantes ou les perceptions extra-sensorielles - est propice au retour de la sorcellerie.

L’homme veut croire en quelque chose. Alex espère diriger sa croyance vers l’ancienne religion qui, soutient-il, peut devenir un véritable pouvoir au service de toute l’humanité.